Archive for décembre, 2010

31 décembre 2010

Botswana Music Guitar – Ronnie -« Happy New Year »!

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

26 décembre 2010

Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : deuxième partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Le mois dernier, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité. Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels « français », quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la « gastronomie française »…

Nous avions précédemment établi un bref historique de la gastronomie française. Dans cette deuxième partie nous allons nous pencher sur ses caractéristiques actuelles:

Le culte du chef

En gastronomie française le mot de « chef » désigne celui qui dirige la « brigade de cuisine ». Mais ce mot peut potentiellement être appliqué à tous les cuisiniers de France, qu’ils travaillent au Ritz ou au Quick, car cette profession fait l’objet d’une mystification intense. Cette vision bourgeoise et patriarcale de la société, qui croit que l’Histoire est faite par des « grands hommes », se retrouve invariablement en gastronomie : le « chef » serait doté de pouvoirs mystérieux, presque magiques, qui lui permettent d’accomplir ce que le commun des mortels ne pourra jamais comprendre.  Car il doit son talent à une aptitude innée, combinée à des années de travail acharné. Il possèderait, à part égale, du génie et du mérite. Il est maître de son « art », et l’équipe qui l’entoure n’est qu’une prolongation de sa volonté, elle n’a pas droit aux éloges, car on est en plein culte de l’individu.

Rarement profession aura été aussi fantasmée et mise en scène : le grand chef est admiré par sa clientèle à la fois comme un artiste, et comme un scientifique. Le problème, c’est que la cuisine n’est ni un art, ni une science.

Le « grand chef » est très souvent issu d’un milieu bourgeois, même s’il voudrait nous faire croire à ses origines modestes. A défaut d’avoir connu la pauvreté, il va dans ses interviews répéter à l’envi à quel point il a galéré pour y arriver : « à 14 ans déjà je travaillais 16 heures par jour… » même après 35 ans de métier il n’aura de cesse de le rappeller…

Femmes dans la gastronomie, femmes dans la cuisine

Si nous parlons de « chef » au masculin, c’est parce que le personnage du « chef » ne pourrait exister sans le patriarcat. En France, le secteur de la restauration est profondément marqué par l’idéologie patriarcale,  beaucoup plus que dans d’autres pays : les femmes ne représentent qu’un quart de l’effectif global en cuisine traditionnelle, et on les trouve rarement aux fonctions les plus valorisées : le plus souvent elles sont « aides cuisinières » ou « plongeuses ». Leur rareté en cuisine est compensée par leur surreprésentation en salle, au service.  Nous pouvons dégager une donnée importante : plus la cuisine est « gastronomique »,  et moins les femmes y sont présentes.  A l’inverse, moins la cuisine est prestigieuse, et plus il y a de femmes. Des chiffres ? Les femmes représentent 3% des « chefs » étoilées au Michelin… En restauration traditionnelle, elles forment 24% des effectifs. En restauration collective, 56% des employés sont des femmes : mais si elles sont une majorité à travailler dans les cantines, le « chef cuistot », lui, est presque toujours un homme.

Qu’en est-il de la cuisine à la maison, dans un cadre non professionnel ? La répartition du temps imparti à la cuisine domestique est la suivante : 77% pour les femmes, contre 23% pour les hommes… En restauration, les choses sont à l’inverse du monde réel : la division sexuelle du travail est totalement inversée !

C’est-à-dire que si une femme veut, tout simplement, faire profession du rôle traditionnel qui lui est imparti dans le cadre du patriarcat, elle va se heurter à des difficultés bien plus grandes, et des fiches de paye bien plus maigres,  que ses collègues masculins. Ce triste paradoxe est une spécialité très française. Dans le secteur de la restauration, le sexisme est présent partout, mais la France mérite la palme d’or : une femme aura plus de chance de faire carrière en cuisine aux Etats-Unis, en Chine, en Grande-Bretagne ou en Thaïlande… Voilà pourquoi nous affirmons que la gastronomie française est un pilier de l’idéologie patriarcale. Alors que le repas domestique est pris en charge aux trois quarts par les femmes, leur absence dans la cuisine professionnelle française est une véritable honte, un contresens qu’il faut détruire !

S’il est vrai que la profession s’est nettement féminisée ces dernières années, les femmes restent souvent coincées en bas de l’échelle. Pour ce qui est des femmes « étoilées », leur existence s’explique parce que ce sont des héritières : Anne-Sophie Pic « descend d’une longue lignée » de restaurateurs, et si Hélène Darroze a fait carrière en cuisine, c’est en raison de l’absence d’un héritier mâle apte à reprendre le flambeau de son père dans la « maison » familiale.

En restauration traditionnelle,  la profession se féminise surtout parce que les femmes sont plus enclines à accepter des contrats de travail en dessous du minimum conventionnel, et que cela représente leur seul atout vis-à-vis des cuisiniers hommes.

Cuisine française, cuisine de viandards

La place centrale de la viande dans la cuisine française est sans aucun doute le trait de la cuisine bourgeoise qui s’est le plus étendu aux pratiques alimentaires populaires. Au début du 20ème siècle l’alimentation de la population française se composait encore essentiellement de  végétaux, auxquels on pouvait rajouter la très exceptionnelle volaille, ainsi que les salaisons à base de porc, surtout dans les zones montagneuses où il est difficile de faire pousser quoi que ce soit. Si on questionne des personnes (très) âgées issues du peuple sur leurs pratiques alimentaires, on a toujours ce type de réponse : « les truites qu’on péchait dans le ruisseau, ah non c’était pas pour nous, on les revendait à l’hotel… » Ou encore « le fromage, c’était pour les riches ! »

Désormais, il en est tout autrement : la consommation de viande, poisson, œufs, et produits laitiers, est une réalité de masse. Les « produits d’origine animale » sont une composante centrale de la cuisine en France, dans toutes les classes sociales. Cela correspond aux exigences du mode de production capitaliste, qui permet de dégager d’énormes profits de l’exploitation animale.  La France est en effet le plus gros producteur européen de viande bovine, et par conséquent, elle est aussi « leader » en produits laitiers : regarder les rayons « yaourt » des hypermarchés s’étendre à l’infini dans leur blancheur est une expérience qu’on ne peut faire qu’en France…  Des intérêts gigantesques sont en jeu.

C’est pourquoi en cuisine française, les légumes ont pour nom « garniture » car ils sont périphériques, ils ne sont là que pour mettre la viande en valeur. En raison de leur formation classique, les cuisiniers français sont d’ailleurs souvent incapables de préparer un bon plat végétarien (à part la choquante « omelette-frites »). Quant à un bon plat végan, il ne faut pas rêver… C’est pourquoi nous conseillons à nos amis végétariens et végan de préférer les restaurants de cuisine étrangère (chinois, indien, mexicain, kebabs dotés de falafels…) qui s’en sortent invariablement mieux que leurs homologues français quand il s’agit de se passer de viande, et de produits d’origine animale.

La réalité quotidienne des « cuistots de base » en France

Dans le secteur de la haute cuisine, le personnel de cuisine est organisé en « brigades« , un système mis au point par Auguste Escoffier, personnage central de l’histoire de la gastronomie. La « brigade de cuisine », au-delà de la forte connotation militaire du terme, est un système de rationalisation du travail qui consiste (comme le fordisme) à décomposer le processus d’élaboration des plats en plusieurs étapes, chacune étant réalisée par une personne différente, afin de maîtriser au mieux le temps, et donc le coût, de préparation.

Cette réalité ne concerne en fait qu’une minorité de cuisiniers. Pour l’immense majorité qui ne travaille pas dans les restaurants gastronomiques, il n’y a pas de « brigades », mais pour ces cuisiniers la réalité de l’organisation capitaliste du secteur est encore plus tangible. Aucun rapport avec ce que montrent les émissions de télé, où le cuisinier est toujours libre, autonome et créatif.

Or, les cuistots de base ont une marge de manœuvre très réduite : certes il faut des nerfs, de l’endurance, une capacité à accomplir plusieurs choses en même temps, etc… Mais la créativité culinaire n’est franchement pas ce qu’on attend d’un bon employé de cuisine ! Mettre les sacs de frite au frigo, vidanger la friteuse, aller chercher le poisson au congélateur, ouvrir la poche sous-vide de « noix de joue de bœuf » et la mettre à chauffer dans le bain-marie, décrasser le grill, délayer la poudre dans l’eau pour préparer la sauce au poivre, blanchir les langues de veau importées de Nouvelle-Zélande, tailler des tranches de Potchevleech du Nord au porc de Bretagne… Rares sont les cuisiniers de brasserie qui reconnaîtront accomplir ces gestes, tellement ils sont prisonniers de leur aura mystique de « chef », et s’y complaisent volontiers. Et pourtant ce sont des gestes très familiers pour qui travaille dans une cuisine française standard. L’industrie agro-alimentaire française  a une offre gigantesque de produits frais, surgelés ou déshydratés destinés à une cuisine d’assemblage en restaurant.

On notera également que le secteur de la restauration (mis à part les grands établissements) est une terre vierge pour le syndicalisme. Les infraction au code du travail y sont nombreuses et rarement sanctionnées. Cela tient à la fois à la petite taille des établissements, et au fort esprit corporatiste de la profession. Comme dans l’artisanat, les jeunes en formations sont fortement incités, s’ils en ont les moyens, à se mettre à leur compte, faute de quoi ils resteront des « loufiats » toute leur vie. D’où le fort « esprit de corps » de la profession, où le patron est considéré comme le preneur de risques. En restauration, les relations sociales entre patrons et employés sont « apaisées », comme on dit pudiquement. Car on est « tous dans le même bâteau », et si ça ne marche pas, tout le monde coule. Et si un employé craque, le patron sensible saura toujours choisir le moment juste pour lui glisser un mot de réconfort et lui offrir le T-shirt promotionnel Heineken,  reçu la veille avec la livraison du brasseur.

Petit capitaliste deviendra grand…

La restauration est un secteur qui compte énormément d’entreprises de petite taille. La majorité des restaurateurs sont donc de petits capitalistes, ils appartiennent à la petite-bourgeoisie. Dans leur vision des choses, les « vrais patrons », ce sont eux (car ils savent mettre la main à la pâte).  Tout en étant propriétaires de leurs moyens de production, ils représentent de touts petits capitaux et se considèrent lésés par rapport aux gros capitalistes. Il n’est donc pas étonnant que beaucoup de restaurateurs se considèrent « bien à droite », voire affichent leur sympathie pour l’extrême-droite.  Les mouvements fascistes, notamment à leurs débuts, se posent comme les défenseurs des petits patrons (c’est le cas du Front National et des identitaires).

Mais derrière ces « petits » restaurateurs, il y a des intérêts beaucoup plus importants. Les grands groupes agro-alimentaires français font de la France une des principales puissances mondiales dans ce domaine. C’est pourquoi il faut voir la gastronomie comme une image de marque, une vitrine de l’impérialisme français dans sa déclinaison alimentaire. Les « partenariats » entre « grands chefs » et les groupes agro-alimentaires/la grande distribution sont légion : Joël Robuchon et Fleury Michon, Marc Veyrat et Pomona, Paul Bocuse et Marie, Cyril Lignac et Findus, Jean-Pierre Coffe et Leader Price… On est très loin de la « haute cuisine »!  Ces partenariats se font de manière plus ou moins subtile, plus ou moins discrète. Il peut s’agir de simples contrats publicitaires, ou de prises d’intérêts dans de grands groupes. Le Groupe Alain Ducasse en est certainement  le modèle le plus abouti.

Les valeurs de la cuisine française

Résumons : valorisation de l’accomplissement individuel au mépris de l’effort collectif, sexisme prononcé, glorification de la personnalité du « chef », exploitation animale jamais remise en question, élitisme, corporatisme, vitrine des intérêts capitalistes des grands groupes agro-alimentaires français…

Et ce n’est pas fini! Nous allons continuer à étudier les discours identitaires et réactionnaires dont la gastronomie française se fait le support dans un prochain volet, ainsi que leur impact de masse.

To be continued…

20 décembre 2010

Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : première partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Le mois dernier, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité. Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels « français », quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la « gastronomie française »…

Notre intention d’antifascistes n’est pas d’affirmer de façon simpliste que « les gastronomes sont des fascistes », ni de dresser une liste des établissements régionaux craignos fréquentés par des formations politiques d’extrême-droite : cette liste serait forcément incomplète… Ici l’objectif est plutôt d’identifier les caractéristiques principales, les valeurs véhiculées par la gastronomie française, et de les confronter à la réalité de notre monde. Il s’agit de montrer en quoi ce monument de la culture bourgeoise (« de droite » comme « de gauche », là n’est pas la question), souvent présenté comme idéologiquement neutre, est en fait un support très important d’idées réactionnaires, typiquement fascistes. Nous nous intéresserons aussi à l’impact de la « gastronomie » sur la culture de masse, et à la production de discours identitaires en relation avec la nourriture.

Nous allons donc remonter aux racines de la gastronomie française, à travers un bref historique, et rappeler dans quelles conditions elle s’est établie, comment elle s’est codifiée, les évolutions qu’elle a connu à travers le temps, et le rapport qu’elle a entretenu avec les pratiques culinaires populaires.

Quelle est la singularité de la cuisine française telle qu’elle est enseignée de manière scolaire?

De toutes les traditions culinaires du monde, c’est la « gastronomie française » qui a peut être été la plus déconnectée des pratiques alimentaires populaires qui existaient sur le même territoire, pendant plusieurs siècles. Pendant très longtemps, la « haute cuisine » et les cuisines populaires, dans toute leur variété, ont évolué en parallèle sur le territoire français, sans guère se rencontrer.

Origines féodales d’une gastronomie codifiée

La gastronomie française est née à la cour du roi de France, et le premier document écrit dont nous disposons date du 14ème siècle : le « Viandier » de Taillevent, cuisinier de Charles V, puis de Charles VI. L’histoire de la « cuisine française » telle qu’on l’enseigne dans les écoles hotelières commence donc à l’époque féodale. Elle est le produit du travail de codification des cuisiniers qui se sont succédés au service des rois et de l’aristocratie. Cette fonction était exclusivement réservée aux hommes : nous verrons plus loin comment le passé a laissé sa marque sur les « grands chefs » de notre époque. L’élément central de cette cuisine aristocratique était la viande : on pouvait trouver sur une table de banquet une dizaine de viandes diverses, souvent des prises de chasse, cuisinées de diverses manières (à la broche, en ragoût…) Les cuisiniers du roi faisaient grand usage des épices, dans des quantités astronomiques : gingembre, canelle, cardamome, safran… Le but recherché était de se démarquer de la plèbe autant que possible : la consommation massive de viandes diverses agrémentées d’épices en provenance de contrées lointaines marquait l’appartenance à une classe sociale supérieure. Pour la paysannerie (l’immense majorité de la population), l’alimentation était essentiellement végétale. Pour des raisons économiques mais aussi religieuses, la viande, les oeufs et les produits laitiers ne constituaient qu’une petite partie de l’alimentation populaire. Entre la noblesse et la paysannerie, il y avait un fossé, et la vie domestique est une illustration très parlante de ce fossé.

La bourgeoisie reprend le flambeau…

Mais déjà au 14ème siècle s’amorçait le passage du féodalisme au capitalisme. Cette transition s’accompagne de l’émergence de la bourgeoisie, qui allait devenir la classe dominante. Une bourgeoisie qui cherchait par tous les moyens à affirmer sa puissance face à la noblesse et au clergé, y compris dans ses habitudes culinaires. Les familles bourgeoises cherchaient à imiter les repas des nobles ( « Le Ménagier de Paris » est le premier livre connu de cuisine bourgeoise). Les cuisiniers de cour ont donc été contraints de renouveler constamment leur cuisine pour tenir la dragée haute à ces « parvenus de bourgeois » : toujours plus beau, toujours plus cher, toujours plus extravagant! Exit, donc, les épices devenues trop vulgaires pour la noblesse depuis que les bourgeois les utilisaient dans leurs plats.

Voilà pour la naissance de la cuisine bourgeoise : c’est le produit de la rivalité entre une noblesse sur le déclin, et une bourgeoisie en plein essor. Du côté de la noblesse, dont l’objectif était plus que jamais de marquer sa distinction, l’évolution de la cuisine se caractérisait par : un besoin constant de renouvellement, une codification extrême, et une déconnexion accrue par rapport aux pratiques populaires. La bourgeoisie, tout en s’appropriant ces valeurs, cherchait à les contre-balancer. Aux valeurs aristocratiques (nouveauté, sophistication, ostentation…) elle a opposé d’autres valeurs (tradition, sobriété, discrétion et souci de l’économie). Parfois, mais pas toujours…

Ce genre de débats superficiels ( nouveauté/continuité, luxe/simplicité, grand hôtel/terroir…) a animé pendant 500 ans le monde de la gastronomie française. Il suffit de penser à des célébrités de la télé comme Cyril Lignac, Jean-Pierre Coffe, Maïté ou Joël Robuchon pour comprendre que ces débats ont toujours lieu, plus que jamais même, et qu’ils s’adressent dorénavant à un public de masse. Nous expliquerons par la suite pourquoi ces controverses sont de faux débats.

To be continued…

17 décembre 2010

Georgy Sviridov: Time Forward! – Свиридов – Время, вперед! – Temps, En Avant!

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Musique de film haletante,  par l’Ennio Morricone soviétique!

10 décembre 2010

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

7 décembre 2010

Que sont devenus les 991 Juifs de Lens?

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Nous reproduisons ici une intéressante présentation du livre « Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre » de Nicolas Mariot et Claire Zalc, qui revient sur l’épisode oublié de la persécution des Juifs du bassin minier pendant la seconde guerre mondiale. Merci à Jacques Kmieciak de l’association franco-polonaise «Les Amis d’Edward Gierek», basée à Rebreuve-Ranchicourt.

Plaque commémorative, gare de Lens

Florissante pendant l’entre-deux-guerres, la communauté juive de Lens a perdu de sa superbe. La Seconde Guerre mondiale porta un coup fatal à son essor. La moitié des Juifs lensois périrent dans les camps de concentration nazis. C’est cette dramatique histoire que Claire Zalc évoque, avec Nicolas Mariot, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre.

Leur implantation massive date de l’entre-deux-guerres. En provenance du bassin de la Vistule ou des environs de Lodz, l’écrasante majorité des Juifs du Bassin minier sont originaires de Pologne. Bon nombre se seraient « installés à Lens et dans ses environs après 1929 », révèle Claire Zalc. Pour Alain Tajchner, l’actuel président de l’Association israélite culturelle de Lens, ces Juifs pauvres fuient l’atmosphère d’antisémitisme qui sévit alors dans la Pologne miséreuse de Pilsudski, puis des fascistes Colonels. Une émigration donc « plus politique qu’économique ». «Plutôt que de partir en terres inconnues, ils décident de s’installer dans ce bassin » où vit une importante communauté polonaise occupée dans les mines de charbon et constituant une clientèle potentielle. En effet, la plupart de ces Juifs exercent en qualité d’artisans (tailleurs, bottiers etc.) ou de commerçants ambulants.

L’antisémitisme de Narodowiec

S’exprimant en yiddish, ils provoquent l’ire de leurs compatriotes de religion catholique. Narodowiec, le clérical quotidien en langue polonaise, les prend ainsi fréquemment pour cibles, appelant ses lecteurs à se méfier de « ces parasites, ces sangsues » venus dépouiller la Polonia de ses biens ! Wiarus Polski, l’autre quotidien droitier de l’immigration (il sera interdit à la Libération pour avoir collaboré avec les nazis !) appellent à boycotter ces commerçants pauvres également pointés du doigt par leurs collègues de nationalité française qui voient en eux d’intempestifs concurrents. Plus surprenant, les « Juifs français installés de longue date à Lille, Boulogne ou Valenciennes les perçoivent comme des campagnards mal dégrossis dont il faut rougir », souligne Claire Zalc. Concentrée sur Lens, la communauté israélite y possède une synagogue et aussi un mikweh (bain rituel). « Deux bouchers permettent aux pratiquants de s’approvisionner en viande cachère sans avoir à se déplacer à Lille. Trois épiceries, une boulangerie et un laitier complètent l’offre de produits cachères », précise encore Claire Zalc qui fait aussi état de l’existence d’un cimetière juif à Eleu- dit-Leauwette.

1942 : la communauté décimée

A la déclaration de guerre, en septembre 1939, ils seraient près d’un millier à vivre à Lens et dans ses environs. Dans le cadre de l’exode de mai 1940 consécutif à l’invasion teutonne, certainement animés « par la sensation d’un danger imminent » ou plus tard affectés par l’arsenal d’interdits qui provoque leur appauvrissement, plusieurs centaines d’entre eux fuient la « Zone interdite » sous contrôle militaire nazi. Ils ne seraient plus que 400 à vivre à Lens au 11 septembre 1942. A cette date, une rafle orchestrée avec la complicité de la police française emporte la plupart d’entre eux vers les camps d’extermination de l’Europe centrale. Dans une certaine indifférence ! Pire, sur la base de rares témoignages, l’historienne Danielle Delmaire révèle que « des rescapés raflés se souviennent que sur leur passage, des Lensois se réjouissaient de leur arrestation ». Heureusement, à la gare Saint-André de Lille, des résistants communistes sans nul doute du dépôt SNCF sauvent l’honneur de la France en permettant, au péril de leur vie, à une poignée d’entre eux de s’échapper du train, comme le révèleront plus tard, les autorités juives locales. Selon Claire Zalc, 317 Juifs sont arrêtés en ce tragique 11 septembre. Beaucoup seront gazés dès leur arrivée à Auschwitz. Au total, entre 1941 et 1944, 467 Juifs lensois seront déportés. Seuls 18 survivront à l’enfer concentrationnaire ! La rafle de septembre 1942 donne lieu à une «manifestation commémorative dans la ville en 1945. Puis plus rien, le silence», s’étonne Claire Zalc. Pire, à la Libération, une certaine «continuité bureaucratique conduit même à la négation des persécutions ». Difficultés à reprendre possession des biens dont ils ont été spoliés, demandes de naturalisation rejetées : la fin de la guerre aura parfois des accents bien amers !

Les commerçants juifs du boulevard Basly

« Parmi les 528 survivants de la Seconde Guerre mondiale, un peu plus de la moitié décident de revenir à Lens », soutient l’historienne. La communauté renaît de ses cendres. Elle sera active jusqu’aux années 1970. « Il était courant de dire que le boulevard Basly, à Lens, n’était habité que par des commerçants juifs. Il y a du cliché dans cette image, mais aussi une part de vérité », sourit Alain Tajchner. Ensuite ? Elle périclite lentement, mais sûrement. Désindustrialisation, chômage de masse : les plus jeunes, les diplômés « ont quitté la région. Certains sont même partis en Israël ». Aujourd’hui, la communauté ne compte plus qu’une vingtaine de familles réparties entre le Bassin minier et l’Arrageois, qui pratiquent le culte israélite dans une discrète synagogue de la rue Casimir-Beugnet de Lens. Une rue de la ville de Lens ainsi qu’une plaque apposée sur un mur du quai de la gare rappellent la rafle de septembre 1942.

Claire Zalc
Une historienne au coeur de la tourmente

Rue des déportés juifs, Lens

Chercheuse au CNRS, Claire Zalc a notamment rédigé une Histoire des commerçants étrangers en France. S’appuyant sur des archives inédites et une série d’émouvants témoignages, elle tente, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, de cerner « les raisons qui poussent ou non » les Juifs lensois à quitter le Bassin minier entre 1939 et 1942. Départs auxquels il reste difficile « de se résoudre » car cela correspond « à abandonner non seulement son domicile, mais aussi son travail, ses biens, ses amis, ses habitudes ». Départs qui ne protégeront d’ailleurs pas toujours d’une arrestation sous d’autres cieux ! L’auteure définit aussi les trajectoires de fuite « vers l’ouest en direction de la ligne de démarcation et, parfois jusqu’à la neutre Confédération helvétique », tout en explorant les rouages de la logique discriminatoire mise en place dans le Pas-de-Calais dès l’automne 1940 par l’interdiction faite aux Juifs d’occuper certaines fonctions (fonctionnaire, avocat, journaliste) ou de posséder des entreprises. Il « se pose alors à l’administration, la question de leur identification ». Une première ! Très vite, les Juifs sont invités à se faire connaître par déclaration. Trois sur quatre répondront favorablement. D’aucuns pourront s’étonner de cette propension à répondre à l’injonction des autorités. Qu’importe finalement puisque « se déclarer ou pas n’est pas prédictif de ce qui les attend. Plein de Juifs qui ne se sont pas fait connaître à l’époque, seront tout de même arrêtés et déportés ». Plus tard, l’aryanisation des immeubles et boutiques juifs parfois occupés par des partis collaborationnistes ou vendus à des commerçants français pas mécontents de voir ainsi disparaître la concurrence, l’obligation dès juin 1942 du port de l’étoile jaune ou encore les premières déportations à partir de Drancy (mars 1942) puis du Vel d’Hiv (juillet 1942) sont autant de signes avant coureurs de lendemains tragiques pas forcément perçus comme tels à l’époque. Même si les échos des arrestations en région parisienne entraînent, juste avant la rafle du 11 septembre, une « nouvelle vague de départs pendant l’été », fait remarquer Claire Zalc qui s’intéresse, enfin, aux sorts que subiront les Juifs dans les camps.

J.K.