Archive for ‘Histoire’

8 avril 2012

Zeev Sternhell – Les fondements du fascisme viennent de la France du XIXe siècle

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

 

Publicités
23 janvier 2012

Zeev Sternhell : Pour les fascistes, la révolution peut être politique et culturelle, sans toucher à la structure du capitalisme

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

La région Nord-Pas-de-Calais, parce qu’elle est la première région ouvrière de France, est actuellement la cible de l’agitation des fascistes de tendance nationaliste-révolutionnaire (Vlaams Huis, Opstaan) : défilé en octobre à Lille du « Front Populaire Solidariste » avec le mouvement Troisième Voie de Serge Ayoub et les belges de Nation, communication bien relayée par la presse bourgeoise autour de la création d’une « maison de l’Artois » à Auchel et d’une soi-disant « maison des ouvriers » à Bruay-la-Buissière, et bientôt une marche lilloise en hommage à Jeanne Maillotte.

Pour abattre le fascisme et les fascistes, il est essentiel de comprendre la culture fasciste. Car le discours « solidariste » des fascistes locaux ne tombe pas du ciel. Au contraire il est issu en droite ligne de la tradition fasciste française. Même si les discours des Serge Ayoub et des Claude Hermant sont encore assez mal rodés et inévitablement « sonnent faux » auprès des masses, on y reconnait sans aucun doute l’influence des fondateurs de l’idéologie fasciste moderne (Georges Sorel, Henri de Man, Marcel Déat…)

Les analyses de l’historien Zeev Sternheel sont d’une aide très précieuse pour celles et ceux qui désirent combattre le fascisme au quotidien, et comprendre la stratégie hésitante des fascistes, ses atouts et ses faiblesses, dans la réalité locale.

Voici donc une courte vidéo où Zeev Sternhell nous parle de ces « révolutionnaires » de droite qui n’ont de révolutionnaire que le nom, et qui n’aspirent qu’à conserver l’ordre économique et social existant, en opérant tout au plus un changement de paysage politique et surtout en substituant la culture fasciste à la culture bourgeoise traditionnelle:

En 2012,
Combats les fascistes,
Combats le fascisme,
Fais vivre la culture antifasciste!

6 juillet 2011

Pour la défense de la vérité historique, solidarité avec les antifascistes d’Hapoel contre la famille Renault!

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Louis Renault aux côtés de Hitler et Göring à Berlin en février 1939

Le groupe Hapoel, membre de l’Action Antifasciste, est actuellement victime de l’acharnement juridique de la famille Renault. Le site Hapoel.fr a été fermé pendant une semaine, et Hapoel a été forcé de retirer certains passages d’un article traitant de Louis Renault pour éviter un procès en « diffamation ».

L’article en question  parle de la campagne médiatique et juridique menée actuellement en faveur de la réhabilitation historique de Louis Renault, industriel français emblématique de la collaboration avec les nazis.

Les héritiers de Louis Renault ont ainsi obtenu en juillet 2010 que le musée d’Oradour-sur-Glane retire la photo de l’industriel aux côtés de Hitler (reproduite ci-dessus), au motif qu’elle datait de 1939 et ne constituait pas une preuve de future collaboration avec les nazis…

En janvier 2011, un dossier du Monde Magazine salue avec bienveillance cette décision du tribunal de Limoges.

Puis, dans le JT de France2 datant du 2 mars 2011, dans un dossier consacré à Louis Renault s’inscrivant dans cette démarche de réhabilitation, on a pu entendre (entre autres aberrations) que «Renault n’a jamais fabriqué de chars pour l’occupant», ce qui est un mensonge grossier.

Enfin, le 9 mai dernier, les petits-enfants de Louis Renault ont attaqué l’état français en justice pour contester la nationalisation-sanction de Renault en 1945 et « obtenir réparation ».

Mais la seule réalité historique qui tienne, c’est le passé de collaborateur de Renault.

Ne nous laissons pas berner, les «meilleurs juristes» et les pires «historiens» n’arriveront jamais à dissimuler cette vérité qu’est le passé collaborateur de la bourgeoisie industrielle française. Ces tentatives d’occultation du passé sont tout simplement du révisionnisme.

Solidarité avec les camarades d’Hapoel!

Le communiqué d’Hapoel qui revient sur les faits:

Voilà une semaine que le site Hapoel est inaccessible, mais pas pour des raisons techniques. En réalité, Hapoel a été fermé par son hébergeur internet, sur demande de la famille Renault.

Pourquoi ? Parce que cette famille veut réhabiliter la mémoire du collabo Louis Renault, fondateur du groupe industriel du même nom.

Le 9 mai dernier, les petits-enfants de Louis Renault ont ainsi porté plainte contre l’État pour contester et obtenir réparation du décret de nationalisation de la régie Renault au lendemain de la guerre, décret se basant sur la production massive de véhicules Renault pour la France de Vichy et l’armée allemande.

Quelques jours après cette plainte de la famille Renault, Hapoel a diffusé un article de la presse révolutionnaire intitulé « Putréfaction fasciste à l’époque de la crise générale : les cas de John Demjanjuk et de l’action en justice des petits-enfants de Louis Renault ».

Cet article expliquait assez précisément le contexte dans lequel s’effectuait cette plainte : frictions et tractations entre les grandes composantes de la bourgeoisie en France (industrielle contre financière, principalement), et ambiance générale de progression du nationalisme et du fascisme dans la société française.

Seulement voilà, on est en France, et pas question de toucher au capitalisme industriel familial tel qu’on le connaît depuis le 19ème siècle et le début du 20ème – et qui encore aujourd’hui constitue la moitié des 250 plus grandes boîtes françaises.

Pas touche à ce bon vieux capitalisme familial français, fondé sur ces inventeurs et ingénieurs magnifiés par Sarkozy, qui auraient donné leur vie – ou celle de leurs ouvriers – pour leurs usines, qui ont fondé de véritables dynasties capitalistes… et qui ont massivement pris parti pour Pétain, Vichy et la Collaboration. Le Comité des Forges, L’Oréal, Renault : les exemples ne manquent pas.

Mais aujourd’hui le vent tourne à nouveau pour la bourgeoisie traditionnelle française, et finalement cela arrange pas mal de monde de passer sous silence la collaboration industrielle avec l’Allemagne nazie : il y a ici un terrain d’entente possible, peut-être le dernier, entre industriels en perte de vitesse et financiers offensifs – qui eux mènent campagne exactement en même temps pour réhabiliter leur Céline.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la procédure de la famille Renault contre l’État français, au nom des « principes fondamentaux du droit de la propriété »… Et c’est cette réalité sociale spécifiquement française qu’il ne faudrait surtout pas mettre en lumière.

Les descendants de Louis Renault se sont plaints d’allégations diffamatoires auprès de l’hébergeur d’Hapoel en invoquant la Loi pour la Confiance dans l’Économie Numérique (LCEN). L’hébergeur a donc fermé le site.

De son côté, Hapoel a « accepté » de retirer les passages incriminés dans le courrier adressé par la famille Renault à notre hébergeur. Ces gens ont les moyens de se payer des procédures judiciaires et des avocats connus – en l’occurrence l’avocat « de gauche » Thierry Lévy.

Thierry Lévy est depuis longtemps ce que la presse appelle complaisamment un « ténor du barreau ». En 2008 il a publié un livre, sous le titre « Lévy oblige », où il exprimait son exaspération d’être individuellement assimilé à la minorité juive, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, du simple fait de son nom de famille.

Pourtant, si Thierry Lévy en a assez d’être en permanence renvoyé à ses origines, est-ce qu’il ne lui est pas apparu que la famille Renault était peut-être intéressée à avoir un avocat d’origine spécifiquement juive ? Pour pouvoir réhabiliter la mémoire de Louis Renault, tout en pouvant s’en défendre si besoin, peut-être fallait-il quelqu’un dans le rôle de « l’avocat juif » ?

Voilà en tout cas la situation de manière schématique : l’avocat Thierry Lévy défend la famille Renault, qui défend la mémoire de l’industriel Louis Renault.

Louis Renault, qui lui même appelait son concurrent André Citroën « le petit juif », qui a contribué à la guerre nazie en produisant des véhicules et en réparant des chars Renault, qui avait pour neveu le secrétaire d’État à la production industrielle de Vichy, et qui d’ailleurs allait dans les salons automobiles d’Allemagne avant même la guerre (la photo ci-dessus de Louis Renault avec Hitler et Göring date de… février 1939).

Il y a donc actuellement une campagne pour réhabiliter la mémoire d’un collabo, mais il ne faudrait pas en parler car ce serait de la « diffamation » ?

On peut comprendre que la famille Renault se sente lésée par la nationalisation de la régie, alors que la collaboration battait son plein au sein de la bourgeoisie industrielle française et qu’aucune épuration véritable n’a été menée par les gaullistes. On peut comprendre qu’il y là un « manque à gagner » qui ferait rager n’importe quel capitaliste.

Pourtant quand on comprend ce que représente Renault avant, pendant et après la guerre, on préfère mille fois rendre hommage aux ouvriers de Renault qui ont mené la lutte pour le Front Populaire, la Résistance et la grève politique de 1968 – à Boulogne-Billancourt, Flins et ailleurs.

On préfère rendre hommage aux ouvriers de Renault qui ont résisté au nazisme dans les usines et qui ont été fusillés au Mont Valérien. Rendre hommage à Gilles Tautin, lycéen maoïste, mort noyé à Flins en juin 1968. Rendre hommage à Pierre Overney, ouvrier maoïste, licencié de Renault puis assassiné par un vigile à Billancourt en février 1972.

Contre les magouilles révisionnistes au sommet de la société, défendre la mémoire et la vérité historique ! Il en va de la justice et de la dignité, il en va de la mémoire populaire et de l’antifascisme !

2 avril 2011

Marine Le Pen, Lampedusa et la « métaphore de la barque » vue du Québec

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Le mois dernier, Marine Le Pen s’est rendue à Lampedusa au large de la Sicile en compagnie du néo-fasciste Mario Borghezio (Ligue du Nord) pour une « opération communication». L’objectif était de remettre au cœur du débat un des thèmes de prédilection du Front National : les flux migratoires. En effet l’île de Lampedusa possède un centre de rétention pour les migrants qui tentent la traversée de la Méditerranée pour fuir la misère, c’est une zone de coopération entre l’état italien et Frontex, l’agence européenne de surveillance des “frontières extérieures”.

Marine Le Pen ne sera restée au total que trois heures sur l’île, les habitants l’ayant  « accueillie » en scandant des slogans tels que « Madame Le Pen dégagez avec Borghezio», « Le monde est en couleurs, faites vous une raison», « Tu n’es pas la bienvenue madame Le Pen» (une allusion au film « Bienvenue chez les Ch’tis») et « Lampedusa n’est pas raciste».

Devant les journalistes, Marine Le Pen a déclaré : «  Moi, si je n’écoutais que mon coeur, évidemment je proposerais [aux migrants] de monter dans ma barque, sauf que ma barque est trop frêle!».

Plutôt que de faire de longs commentaires sur cette métaphore typique de l’hypocrisie de l’impérialisme français, nous vous proposons un point de vue en musique sur un épisode oublié de l’histoire françaisee qui parle aussi de barque : la colonisation du Québec. C’est un dialogue entre Samian, un rappeur québécois issu de la minorité autochtone amérindienne algonquine, et Loco Locass, trois canadiens francophones dont les ancêtres avaient traversé l’Atlantique en bateau au départ de la France, il y a bien longtemps. Aujourd’hui la population du Québec est constitué dans son immense majorité des descendants des immigrants français arrivés en “Nouvelle-France” au 18ème siècle.

Samian feat. Loco Locass – “La paix des braves”

On veut mettre un pont entre les nations, confondre la culture, ignorer les préjugés, laisser parler la nature
La barrière entre les peuples, on veut la casser, on en a plus qu’assez, on est bien placés pour en parler,
On remonte le temps dans le pantalon de Cristophe Colomb qui découvre l’Amérique et tous ces peuples qui y habitent
On était pacifiques et encore même aujourd’hui, un homme blanc sur l’Atlantique qui rêvait de fuir son pays,
On fume le calumet de paix, sans rancune, on est capables de rester vrais même si on porte plus de plumes

18 mars 2011

Drogues, fascisme et contrôle social: Fausto et Iaio, on ne vous oublie pas!

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Il y a 33 ans jour pour jour…

Lorenzo Iannucci dit "Iaio"

Italie, 18 mars 1978 :  Fausto et Iaio sont tués par des néo-fascistes pour avoir enquêté sur un trafic d’héroïne

Fausto Tinelli et Lorenzo « Iaio » Iannucci ont 17 ans en 1978. Comme beaucoup de jeunes de leur génération, ils participent à la forte vague de contestation sociale qui traverse alors la société italienne. Mais surtout, ils sont en train de mener une enquête de terrain sur le trafic d’héroïne et de cocaïne dans leur quartier, un trafic géré par des organisations criminelles liées à l’extrême-droite milanaise. Avec les témoignages qu’ils recueillent méticuleusement, Fausto et Iaio sont en train de monter un dossier très important… et très gênant pour certains.

Le 18 mars 1978 à Milan en Italie, deux jours seulement après l’enlèvement d’Aldo Moro à Rome par les Brigades Rouges, Fausto et Iaio sont tués en pleine rue par trois hommes armés, alors qu’ils reviennent du Centre Social Leoncavallo. Leur assassinat sera revendiqué quelques jours plus tard par les NAR, un groupe néo-fasciste basé à Rome et lié à la Banda della Magliana, l’organisation criminelle romaine la plus puissante à l’époque.

Fausto Tinelli

Aujourd’hui encore, la lumière n’a pas été faite sur les circonstances précises de ce double homicide. Les contre-enquêtes viennent contredire les enquêtes menées par la justice italienne, et mènent aussi vers la piste des services secrets italiens. Ce qui est certain, c’est que tout aura été fait pour empêcher que la vérité soit établie. Et le dossier monté par Fausto et Iaio disparaitra mystérieusement après leur mort…

Les néo-fascistes au cœur du trafic d’héroïne

Pour comprendre l’histoire de ces deux enquêteurs de 17 ans, il faut absolument la remettre dans son contexte. Alors qu’en 1970 l’héroïne est pratiquement inconnue en Italie, elle deviendra en quelques années une drogue de consommation massive, au point de décimer la jeunesse italienne, y compris (et surtout) la plus rebelle. Dans les quartiers populaires des faubourgs de Rome, Milan, Turin, l’héroïne fait des ravages épouvantables en un laps de temps très court.

Entre 1971 et 1973, l’héroïne est lancée sur le marché italien dans ce qui s’apparente à une véritable opération de marketing (source), avec la bienveillance de l’état, qui mène une campagne anti-drogue tout en facilitant objectivement sa diffusion. Les amphétamines, puis la morphine, apparaissent successivement sur le marché, puis disparaissent brutalement à la faveur d’une pénurie artificielle. Puis l’héroïne commence à être écoulée de façon massive, d’abord à des prix très bas. Ensuite, quand ses consommateurs se comptent par milliers, les prix s’envolent…

Durant toute cette époque, les réseaux néo-fascistes italiens ont été amplement utilisés comme circuits de diffusion des drogues dures. Il est avéré que l’implication de ces mouvements néo-fascistes dans les trafics d’héroïne dans des villes comme Rome ou Milan, s’inscrivait dans une véritable stratégie d’atomisation de la jeunesse prolétaire, avec l’appui de la bourgeoisie. Cette génération,  qui se caractérisait par une volonté marquée de transformer la société, a subi de nombreuses pertes de vies humaines à cause de l’héroïne. Les drogues, d’une certaine façon,  ont été un instrument plus efficace que la répression policière pour désintégrer le tissu social dans lequel se développaient les aspirations révolutionnaires du peuple.

Drogues et contrôle social

Les drogues, légales ou non, en plus d’être une grande source de profits pour les capitalistes, sont des instruments de contrôle social très efficaces. Cela, les fascistes l’ont très bien compris. Ils ont compris, de leur point de vue, quelle est l' »utilité sociale » de la consommation de drogues. Tout en renvoyant chacun à ses responsabilités individuelles face à la dépendance, ils se présentent comme la solution à cette crise morale, et masquent les causes réelles d’un phénomène qui ne peut être compris que si on regarde la société dans son ensemble.

Il n’est donc pas étonnant que, plus près de nous, dans la France de 2011, les fascistes fassent l’apologie de l’alcool, la France étant le pays du vin et de l’apéritif. Tout en fustigeant hypocritement les utilisateurs d’autres drogues, ils vouent un véritable culte à l’alcool, un drogue dure de tradition 100% française dont l’usage est totalement banalisé.

La façon dont nous choisissions de nous détruire – ou pas -, n’est pas une question d’ordre individuel! C’est l’affaire de tous! Cela, Fausto et Iaio l’avaient parfaitement compris. Ils ont perdu la vie car ils effectuaient un travail de réflexion très important.

« No drugs, no alcohol, to get the signal clear! »

20 décembre 2010

Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : première partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Le mois dernier, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité. Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels « français », quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la « gastronomie française »…

Notre intention d’antifascistes n’est pas d’affirmer de façon simpliste que « les gastronomes sont des fascistes », ni de dresser une liste des établissements régionaux craignos fréquentés par des formations politiques d’extrême-droite : cette liste serait forcément incomplète… Ici l’objectif est plutôt d’identifier les caractéristiques principales, les valeurs véhiculées par la gastronomie française, et de les confronter à la réalité de notre monde. Il s’agit de montrer en quoi ce monument de la culture bourgeoise (« de droite » comme « de gauche », là n’est pas la question), souvent présenté comme idéologiquement neutre, est en fait un support très important d’idées réactionnaires, typiquement fascistes. Nous nous intéresserons aussi à l’impact de la « gastronomie » sur la culture de masse, et à la production de discours identitaires en relation avec la nourriture.

Nous allons donc remonter aux racines de la gastronomie française, à travers un bref historique, et rappeler dans quelles conditions elle s’est établie, comment elle s’est codifiée, les évolutions qu’elle a connu à travers le temps, et le rapport qu’elle a entretenu avec les pratiques culinaires populaires.

Quelle est la singularité de la cuisine française telle qu’elle est enseignée de manière scolaire?

De toutes les traditions culinaires du monde, c’est la « gastronomie française » qui a peut être été la plus déconnectée des pratiques alimentaires populaires qui existaient sur le même territoire, pendant plusieurs siècles. Pendant très longtemps, la « haute cuisine » et les cuisines populaires, dans toute leur variété, ont évolué en parallèle sur le territoire français, sans guère se rencontrer.

Origines féodales d’une gastronomie codifiée

La gastronomie française est née à la cour du roi de France, et le premier document écrit dont nous disposons date du 14ème siècle : le « Viandier » de Taillevent, cuisinier de Charles V, puis de Charles VI. L’histoire de la « cuisine française » telle qu’on l’enseigne dans les écoles hotelières commence donc à l’époque féodale. Elle est le produit du travail de codification des cuisiniers qui se sont succédés au service des rois et de l’aristocratie. Cette fonction était exclusivement réservée aux hommes : nous verrons plus loin comment le passé a laissé sa marque sur les « grands chefs » de notre époque. L’élément central de cette cuisine aristocratique était la viande : on pouvait trouver sur une table de banquet une dizaine de viandes diverses, souvent des prises de chasse, cuisinées de diverses manières (à la broche, en ragoût…) Les cuisiniers du roi faisaient grand usage des épices, dans des quantités astronomiques : gingembre, canelle, cardamome, safran… Le but recherché était de se démarquer de la plèbe autant que possible : la consommation massive de viandes diverses agrémentées d’épices en provenance de contrées lointaines marquait l’appartenance à une classe sociale supérieure. Pour la paysannerie (l’immense majorité de la population), l’alimentation était essentiellement végétale. Pour des raisons économiques mais aussi religieuses, la viande, les oeufs et les produits laitiers ne constituaient qu’une petite partie de l’alimentation populaire. Entre la noblesse et la paysannerie, il y avait un fossé, et la vie domestique est une illustration très parlante de ce fossé.

La bourgeoisie reprend le flambeau…

Mais déjà au 14ème siècle s’amorçait le passage du féodalisme au capitalisme. Cette transition s’accompagne de l’émergence de la bourgeoisie, qui allait devenir la classe dominante. Une bourgeoisie qui cherchait par tous les moyens à affirmer sa puissance face à la noblesse et au clergé, y compris dans ses habitudes culinaires. Les familles bourgeoises cherchaient à imiter les repas des nobles ( « Le Ménagier de Paris » est le premier livre connu de cuisine bourgeoise). Les cuisiniers de cour ont donc été contraints de renouveler constamment leur cuisine pour tenir la dragée haute à ces « parvenus de bourgeois » : toujours plus beau, toujours plus cher, toujours plus extravagant! Exit, donc, les épices devenues trop vulgaires pour la noblesse depuis que les bourgeois les utilisaient dans leurs plats.

Voilà pour la naissance de la cuisine bourgeoise : c’est le produit de la rivalité entre une noblesse sur le déclin, et une bourgeoisie en plein essor. Du côté de la noblesse, dont l’objectif était plus que jamais de marquer sa distinction, l’évolution de la cuisine se caractérisait par : un besoin constant de renouvellement, une codification extrême, et une déconnexion accrue par rapport aux pratiques populaires. La bourgeoisie, tout en s’appropriant ces valeurs, cherchait à les contre-balancer. Aux valeurs aristocratiques (nouveauté, sophistication, ostentation…) elle a opposé d’autres valeurs (tradition, sobriété, discrétion et souci de l’économie). Parfois, mais pas toujours…

Ce genre de débats superficiels ( nouveauté/continuité, luxe/simplicité, grand hôtel/terroir…) a animé pendant 500 ans le monde de la gastronomie française. Il suffit de penser à des célébrités de la télé comme Cyril Lignac, Jean-Pierre Coffe, Maïté ou Joël Robuchon pour comprendre que ces débats ont toujours lieu, plus que jamais même, et qu’ils s’adressent dorénavant à un public de masse. Nous expliquerons par la suite pourquoi ces controverses sont de faux débats.

To be continued…

7 décembre 2010

Que sont devenus les 991 Juifs de Lens?

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Nous reproduisons ici une intéressante présentation du livre « Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre » de Nicolas Mariot et Claire Zalc, qui revient sur l’épisode oublié de la persécution des Juifs du bassin minier pendant la seconde guerre mondiale. Merci à Jacques Kmieciak de l’association franco-polonaise «Les Amis d’Edward Gierek», basée à Rebreuve-Ranchicourt.

Plaque commémorative, gare de Lens

Florissante pendant l’entre-deux-guerres, la communauté juive de Lens a perdu de sa superbe. La Seconde Guerre mondiale porta un coup fatal à son essor. La moitié des Juifs lensois périrent dans les camps de concentration nazis. C’est cette dramatique histoire que Claire Zalc évoque, avec Nicolas Mariot, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre.

Leur implantation massive date de l’entre-deux-guerres. En provenance du bassin de la Vistule ou des environs de Lodz, l’écrasante majorité des Juifs du Bassin minier sont originaires de Pologne. Bon nombre se seraient « installés à Lens et dans ses environs après 1929 », révèle Claire Zalc. Pour Alain Tajchner, l’actuel président de l’Association israélite culturelle de Lens, ces Juifs pauvres fuient l’atmosphère d’antisémitisme qui sévit alors dans la Pologne miséreuse de Pilsudski, puis des fascistes Colonels. Une émigration donc « plus politique qu’économique ». «Plutôt que de partir en terres inconnues, ils décident de s’installer dans ce bassin » où vit une importante communauté polonaise occupée dans les mines de charbon et constituant une clientèle potentielle. En effet, la plupart de ces Juifs exercent en qualité d’artisans (tailleurs, bottiers etc.) ou de commerçants ambulants.

L’antisémitisme de Narodowiec

S’exprimant en yiddish, ils provoquent l’ire de leurs compatriotes de religion catholique. Narodowiec, le clérical quotidien en langue polonaise, les prend ainsi fréquemment pour cibles, appelant ses lecteurs à se méfier de « ces parasites, ces sangsues » venus dépouiller la Polonia de ses biens ! Wiarus Polski, l’autre quotidien droitier de l’immigration (il sera interdit à la Libération pour avoir collaboré avec les nazis !) appellent à boycotter ces commerçants pauvres également pointés du doigt par leurs collègues de nationalité française qui voient en eux d’intempestifs concurrents. Plus surprenant, les « Juifs français installés de longue date à Lille, Boulogne ou Valenciennes les perçoivent comme des campagnards mal dégrossis dont il faut rougir », souligne Claire Zalc. Concentrée sur Lens, la communauté israélite y possède une synagogue et aussi un mikweh (bain rituel). « Deux bouchers permettent aux pratiquants de s’approvisionner en viande cachère sans avoir à se déplacer à Lille. Trois épiceries, une boulangerie et un laitier complètent l’offre de produits cachères », précise encore Claire Zalc qui fait aussi état de l’existence d’un cimetière juif à Eleu- dit-Leauwette.

1942 : la communauté décimée

A la déclaration de guerre, en septembre 1939, ils seraient près d’un millier à vivre à Lens et dans ses environs. Dans le cadre de l’exode de mai 1940 consécutif à l’invasion teutonne, certainement animés « par la sensation d’un danger imminent » ou plus tard affectés par l’arsenal d’interdits qui provoque leur appauvrissement, plusieurs centaines d’entre eux fuient la « Zone interdite » sous contrôle militaire nazi. Ils ne seraient plus que 400 à vivre à Lens au 11 septembre 1942. A cette date, une rafle orchestrée avec la complicité de la police française emporte la plupart d’entre eux vers les camps d’extermination de l’Europe centrale. Dans une certaine indifférence ! Pire, sur la base de rares témoignages, l’historienne Danielle Delmaire révèle que « des rescapés raflés se souviennent que sur leur passage, des Lensois se réjouissaient de leur arrestation ». Heureusement, à la gare Saint-André de Lille, des résistants communistes sans nul doute du dépôt SNCF sauvent l’honneur de la France en permettant, au péril de leur vie, à une poignée d’entre eux de s’échapper du train, comme le révèleront plus tard, les autorités juives locales. Selon Claire Zalc, 317 Juifs sont arrêtés en ce tragique 11 septembre. Beaucoup seront gazés dès leur arrivée à Auschwitz. Au total, entre 1941 et 1944, 467 Juifs lensois seront déportés. Seuls 18 survivront à l’enfer concentrationnaire ! La rafle de septembre 1942 donne lieu à une «manifestation commémorative dans la ville en 1945. Puis plus rien, le silence», s’étonne Claire Zalc. Pire, à la Libération, une certaine «continuité bureaucratique conduit même à la négation des persécutions ». Difficultés à reprendre possession des biens dont ils ont été spoliés, demandes de naturalisation rejetées : la fin de la guerre aura parfois des accents bien amers !

Les commerçants juifs du boulevard Basly

« Parmi les 528 survivants de la Seconde Guerre mondiale, un peu plus de la moitié décident de revenir à Lens », soutient l’historienne. La communauté renaît de ses cendres. Elle sera active jusqu’aux années 1970. « Il était courant de dire que le boulevard Basly, à Lens, n’était habité que par des commerçants juifs. Il y a du cliché dans cette image, mais aussi une part de vérité », sourit Alain Tajchner. Ensuite ? Elle périclite lentement, mais sûrement. Désindustrialisation, chômage de masse : les plus jeunes, les diplômés « ont quitté la région. Certains sont même partis en Israël ». Aujourd’hui, la communauté ne compte plus qu’une vingtaine de familles réparties entre le Bassin minier et l’Arrageois, qui pratiquent le culte israélite dans une discrète synagogue de la rue Casimir-Beugnet de Lens. Une rue de la ville de Lens ainsi qu’une plaque apposée sur un mur du quai de la gare rappellent la rafle de septembre 1942.

Claire Zalc
Une historienne au coeur de la tourmente

Rue des déportés juifs, Lens

Chercheuse au CNRS, Claire Zalc a notamment rédigé une Histoire des commerçants étrangers en France. S’appuyant sur des archives inédites et une série d’émouvants témoignages, elle tente, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, de cerner « les raisons qui poussent ou non » les Juifs lensois à quitter le Bassin minier entre 1939 et 1942. Départs auxquels il reste difficile « de se résoudre » car cela correspond « à abandonner non seulement son domicile, mais aussi son travail, ses biens, ses amis, ses habitudes ». Départs qui ne protégeront d’ailleurs pas toujours d’une arrestation sous d’autres cieux ! L’auteure définit aussi les trajectoires de fuite « vers l’ouest en direction de la ligne de démarcation et, parfois jusqu’à la neutre Confédération helvétique », tout en explorant les rouages de la logique discriminatoire mise en place dans le Pas-de-Calais dès l’automne 1940 par l’interdiction faite aux Juifs d’occuper certaines fonctions (fonctionnaire, avocat, journaliste) ou de posséder des entreprises. Il « se pose alors à l’administration, la question de leur identification ». Une première ! Très vite, les Juifs sont invités à se faire connaître par déclaration. Trois sur quatre répondront favorablement. D’aucuns pourront s’étonner de cette propension à répondre à l’injonction des autorités. Qu’importe finalement puisque « se déclarer ou pas n’est pas prédictif de ce qui les attend. Plein de Juifs qui ne se sont pas fait connaître à l’époque, seront tout de même arrêtés et déportés ». Plus tard, l’aryanisation des immeubles et boutiques juifs parfois occupés par des partis collaborationnistes ou vendus à des commerçants français pas mécontents de voir ainsi disparaître la concurrence, l’obligation dès juin 1942 du port de l’étoile jaune ou encore les premières déportations à partir de Drancy (mars 1942) puis du Vel d’Hiv (juillet 1942) sont autant de signes avant coureurs de lendemains tragiques pas forcément perçus comme tels à l’époque. Même si les échos des arrestations en région parisienne entraînent, juste avant la rafle du 11 septembre, une « nouvelle vague de départs pendant l’été », fait remarquer Claire Zalc qui s’intéresse, enfin, aux sorts que subiront les Juifs dans les camps.

J.K.

 

3 octobre 2010

La cité des Marroniers à Arras, mémoire des Espagnols fuyant le franquisme en 1939

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Sur l’actuel emplacement de la résidence St-Pol à Arras, juste à côté de la DDE, on peut encore voir un marronnier qui est peut-être le dernier témoin du passage des espagnols exilés suite à la défaite contre l’armée de Franco : ils ont vécu sur cet endroit qui s’appelait la « cité des Marroniers ». Comment étaient-ils arrivés là?

En janvier 1939, c’est la fin de la guerre d’Espagne : Barcelone est tombée et commence la Retirada : des milliers de familles et de partisans qui s’étaient battus contre les franquistes passent les Pyrénées pour chercher refuge en France : au total, 450 000  espagnols feront la traversée, et 200 000 ne retourneront pas en Espagne, devenant des exilés permanents.

Déjà déçus par la politique de non-intervention de la IIIè république lors de la guerre civile, les antifascistes espagnols qui arrivent en France en février 1939 ne sont qu’au début de leurs épreuves. Beaucoup seront « accueillis » puis internés dans les camps du Sud-Ouest (275 000 en février 1939). La plupart des hommes y resteront des mois, tandis que les femmes, les enfants et les hommes de plus de 60 ans seront transférés dans des « centres d’hébergement » disséminés sur tout le territoire.

C’est ainsi qu’un convoi de 350 espagnols composés de femmes, d’hommes et d’enfants, arrive en gare d’Arras le 5 février 1939 (un autre arrivera à Liévin quelques jours plus tard, mais nous ne savons rien à son sujet). Ils y a une semaine, ils ont traversé les Pyrénées en plein hiver, très souvent à pied et dans le dénuement le plus complet. Dans des camps improvisés dans des conditions calamiteuses (comme celui d’Argelès-sur-Mer), ils ont été identifiés avant d’être rapidement dispersés sur le territoire. Épuisés et porteurs de la gale, beaucoup souffrent d’infections dues aux vaccins antivarioliques que les gendarmes leur ont injectés à la hâte.

La municipalité et la Croix-Rouge organisent leur prise en charge : ils sont d’abord hébergés dans la maison des Beaux-Arts de la rue Aristide Briand, sur l’emplacement actuel de la Maison des Sociétés. Les corridors jonchés de paille servent de dortoir. Les 350 réfugiés n’ont pas le droit de sortir du bâtiment. Peut-être à cause d’une mise en quarantaine, mais aussi pour des raisons de surveillance : dès novembre 1938, le gouvernement Daladier s’était doté d’un arsenal répressif à l’égard des étrangers « indésirables » : partout en France, les réfugiés espagnols faisaient l’objet d’une surveillance stricte par les services préfectoraux, car les pouvoirs publics craignaient la présence de ces « rouges » sur le territoire. Les départements recensaient les exilés et dressaient des rapports rigoureux sur leurs faits et gestes.

Ces conditions devenant intenables, la mairie envoie les réfugiés dans des baraquements aménagés en bordure de la route de Saint-Pol, la « cité des Marronniers ». De leur passage à Arras, et de leurs parcours individuels, nous ne savons presque rien : certains sont repartis vers l’Espagne, avec tous les risques que comportait la loi de « responsabilité politique » promulguée par Franco. Nous ne connaissons qu’un seul nom, celui de madame Urrusti, qui est repartie dans le sud avec ses enfants et y a retrouvé son mari interné dans un camp : ensemble ils ont pu embarquer à Sète pour le Mexique à bord du Sinaïa. Puis c’est la déclaration de guerre en septembre 1939, le camp est fermé et les Espagnols qui y restaient encore sont refoulés vers le sud de la France, on ignore dans quelles circonstances. Ils vont devoir se débrouiller pour trouver un logement, du travail.

On a un peu oublié le rôle des exilés espagnols pendant la guerre, et le lourd tribut qu’ils ont payé. Rappellons quelques faits :

Des milliers d’espagnols ont participé à la résistance sur le territoire français, au sein des FTP-MOI au nord, et dans des unités de guérilleros autonomes dans le sud, pour schématiser. Beaucoup étaient d’anciens partisans de la guerre d’Espagne de sensibilités différentes, et les femmes ont joué un rôle très important. Les hommes travaillant dans les Groupes de Travailleurs Étrangers sous Vichy (ex-CTE du gouvernement Daladier) seront à l’origine des touts premiers foyers de résistance.

De nombreux espagnols s’étaient également enrôlés dans la Légion Étrangère ou les Régiments de Marche de Volontaires Etrangers (RMVE) afin de sortir des camps d’internement, et combattront aux côtés des forces alliées. Ainsi les premiers chars à rentrer dans Paris dans la nuit du 23 au 24 aout 1994  s’appellaient Teruel, Guernica ou Don Quichotte. Paris a été libéré par la 9e compagnie du 3e bataillon de marche du Tchad, où la langue principale était l’espagnol : un détail que les généraux Leclerc et De Gaulle n’ont pas crié sur les toits.

Les premiers convois au départ de la France vers les camps de concentration nazis étaient composés principalement d’espagnols. Nombre de ceux qui avaient quitté les camps d’internement pour intégrer les Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE) pour le compte de l’armée française se sont retrouvés piégés lors de l’invasion allemande :  ne bénéficiant pas du régime des prisonniers de guerre français, ils sont envoyés principalement à Mathausen. De même, le 20 août 1940, un train quitte Angoulême, toujours à destination de Mathausen, avec à son bord 927 civils espagnols. Ceux arrêtés pour faits de résistance subiront le même sort, les femmes étant envoyées à Ravensbrück. Tous porteront le triangle bleu des apatrides marqué d’un S rouge signifiant « Rot Spanier », Espagnol Rouge.

Gardons en mémoire les luttes et les souffrances des antifascistes espagnols!