Que sont devenus les 991 Juifs de Lens?

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Nous reproduisons ici une intéressante présentation du livre « Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre » de Nicolas Mariot et Claire Zalc, qui revient sur l’épisode oublié de la persécution des Juifs du bassin minier pendant la seconde guerre mondiale. Merci à Jacques Kmieciak de l’association franco-polonaise «Les Amis d’Edward Gierek», basée à Rebreuve-Ranchicourt.

Plaque commémorative, gare de Lens

Florissante pendant l’entre-deux-guerres, la communauté juive de Lens a perdu de sa superbe. La Seconde Guerre mondiale porta un coup fatal à son essor. La moitié des Juifs lensois périrent dans les camps de concentration nazis. C’est cette dramatique histoire que Claire Zalc évoque, avec Nicolas Mariot, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre.

Leur implantation massive date de l’entre-deux-guerres. En provenance du bassin de la Vistule ou des environs de Lodz, l’écrasante majorité des Juifs du Bassin minier sont originaires de Pologne. Bon nombre se seraient « installés à Lens et dans ses environs après 1929 », révèle Claire Zalc. Pour Alain Tajchner, l’actuel président de l’Association israélite culturelle de Lens, ces Juifs pauvres fuient l’atmosphère d’antisémitisme qui sévit alors dans la Pologne miséreuse de Pilsudski, puis des fascistes Colonels. Une émigration donc « plus politique qu’économique ». «Plutôt que de partir en terres inconnues, ils décident de s’installer dans ce bassin » où vit une importante communauté polonaise occupée dans les mines de charbon et constituant une clientèle potentielle. En effet, la plupart de ces Juifs exercent en qualité d’artisans (tailleurs, bottiers etc.) ou de commerçants ambulants.

L’antisémitisme de Narodowiec

S’exprimant en yiddish, ils provoquent l’ire de leurs compatriotes de religion catholique. Narodowiec, le clérical quotidien en langue polonaise, les prend ainsi fréquemment pour cibles, appelant ses lecteurs à se méfier de « ces parasites, ces sangsues » venus dépouiller la Polonia de ses biens ! Wiarus Polski, l’autre quotidien droitier de l’immigration (il sera interdit à la Libération pour avoir collaboré avec les nazis !) appellent à boycotter ces commerçants pauvres également pointés du doigt par leurs collègues de nationalité française qui voient en eux d’intempestifs concurrents. Plus surprenant, les « Juifs français installés de longue date à Lille, Boulogne ou Valenciennes les perçoivent comme des campagnards mal dégrossis dont il faut rougir », souligne Claire Zalc. Concentrée sur Lens, la communauté israélite y possède une synagogue et aussi un mikweh (bain rituel). « Deux bouchers permettent aux pratiquants de s’approvisionner en viande cachère sans avoir à se déplacer à Lille. Trois épiceries, une boulangerie et un laitier complètent l’offre de produits cachères », précise encore Claire Zalc qui fait aussi état de l’existence d’un cimetière juif à Eleu- dit-Leauwette.

1942 : la communauté décimée

A la déclaration de guerre, en septembre 1939, ils seraient près d’un millier à vivre à Lens et dans ses environs. Dans le cadre de l’exode de mai 1940 consécutif à l’invasion teutonne, certainement animés « par la sensation d’un danger imminent » ou plus tard affectés par l’arsenal d’interdits qui provoque leur appauvrissement, plusieurs centaines d’entre eux fuient la « Zone interdite » sous contrôle militaire nazi. Ils ne seraient plus que 400 à vivre à Lens au 11 septembre 1942. A cette date, une rafle orchestrée avec la complicité de la police française emporte la plupart d’entre eux vers les camps d’extermination de l’Europe centrale. Dans une certaine indifférence ! Pire, sur la base de rares témoignages, l’historienne Danielle Delmaire révèle que « des rescapés raflés se souviennent que sur leur passage, des Lensois se réjouissaient de leur arrestation ». Heureusement, à la gare Saint-André de Lille, des résistants communistes sans nul doute du dépôt SNCF sauvent l’honneur de la France en permettant, au péril de leur vie, à une poignée d’entre eux de s’échapper du train, comme le révèleront plus tard, les autorités juives locales. Selon Claire Zalc, 317 Juifs sont arrêtés en ce tragique 11 septembre. Beaucoup seront gazés dès leur arrivée à Auschwitz. Au total, entre 1941 et 1944, 467 Juifs lensois seront déportés. Seuls 18 survivront à l’enfer concentrationnaire ! La rafle de septembre 1942 donne lieu à une «manifestation commémorative dans la ville en 1945. Puis plus rien, le silence», s’étonne Claire Zalc. Pire, à la Libération, une certaine «continuité bureaucratique conduit même à la négation des persécutions ». Difficultés à reprendre possession des biens dont ils ont été spoliés, demandes de naturalisation rejetées : la fin de la guerre aura parfois des accents bien amers !

Les commerçants juifs du boulevard Basly

« Parmi les 528 survivants de la Seconde Guerre mondiale, un peu plus de la moitié décident de revenir à Lens », soutient l’historienne. La communauté renaît de ses cendres. Elle sera active jusqu’aux années 1970. « Il était courant de dire que le boulevard Basly, à Lens, n’était habité que par des commerçants juifs. Il y a du cliché dans cette image, mais aussi une part de vérité », sourit Alain Tajchner. Ensuite ? Elle périclite lentement, mais sûrement. Désindustrialisation, chômage de masse : les plus jeunes, les diplômés « ont quitté la région. Certains sont même partis en Israël ». Aujourd’hui, la communauté ne compte plus qu’une vingtaine de familles réparties entre le Bassin minier et l’Arrageois, qui pratiquent le culte israélite dans une discrète synagogue de la rue Casimir-Beugnet de Lens. Une rue de la ville de Lens ainsi qu’une plaque apposée sur un mur du quai de la gare rappellent la rafle de septembre 1942.

Claire Zalc
Une historienne au coeur de la tourmente

Rue des déportés juifs, Lens

Chercheuse au CNRS, Claire Zalc a notamment rédigé une Histoire des commerçants étrangers en France. S’appuyant sur des archives inédites et une série d’émouvants témoignages, elle tente, dans Face à la persécution. 991 Juifs dans la guerre, de cerner « les raisons qui poussent ou non » les Juifs lensois à quitter le Bassin minier entre 1939 et 1942. Départs auxquels il reste difficile « de se résoudre » car cela correspond « à abandonner non seulement son domicile, mais aussi son travail, ses biens, ses amis, ses habitudes ». Départs qui ne protégeront d’ailleurs pas toujours d’une arrestation sous d’autres cieux ! L’auteure définit aussi les trajectoires de fuite « vers l’ouest en direction de la ligne de démarcation et, parfois jusqu’à la neutre Confédération helvétique », tout en explorant les rouages de la logique discriminatoire mise en place dans le Pas-de-Calais dès l’automne 1940 par l’interdiction faite aux Juifs d’occuper certaines fonctions (fonctionnaire, avocat, journaliste) ou de posséder des entreprises. Il « se pose alors à l’administration, la question de leur identification ». Une première ! Très vite, les Juifs sont invités à se faire connaître par déclaration. Trois sur quatre répondront favorablement. D’aucuns pourront s’étonner de cette propension à répondre à l’injonction des autorités. Qu’importe finalement puisque « se déclarer ou pas n’est pas prédictif de ce qui les attend. Plein de Juifs qui ne se sont pas fait connaître à l’époque, seront tout de même arrêtés et déportés ». Plus tard, l’aryanisation des immeubles et boutiques juifs parfois occupés par des partis collaborationnistes ou vendus à des commerçants français pas mécontents de voir ainsi disparaître la concurrence, l’obligation dès juin 1942 du port de l’étoile jaune ou encore les premières déportations à partir de Drancy (mars 1942) puis du Vel d’Hiv (juillet 1942) sont autant de signes avant coureurs de lendemains tragiques pas forcément perçus comme tels à l’époque. Même si les échos des arrestations en région parisienne entraînent, juste avant la rafle du 11 septembre, une « nouvelle vague de départs pendant l’été », fait remarquer Claire Zalc qui s’intéresse, enfin, aux sorts que subiront les Juifs dans les camps.

J.K.

 

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