Archive for janvier, 2011

31 janvier 2011

Pas de fascistes dans nos campagnes!

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

24 janvier 2011

Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : cinquième partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Qui soutient de l’inscription du « repas gastronomique des français » au patrimoine de l’humanité?

En novembre dernier, l’Unesco a inscrit le «repas gastronomique des français» au patrimoine immatériel de l’humanité. Une fête de la gastronomie française devrait désormais être « célébrée » tous les 23 septembre. Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels «français», quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la «gastronomie française»…

Réponse : l’industrie agro-alimentaire française, l’état français, et un « gastronome » aux idées fascistes

Derrière l’inscription du « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité, à part bien sûr les restaurateurs, on trouve des acteurs de trois sortes : tout d’abord, l’agriculture et l’industrie agro-alimentaire françaises sont directement concernées par cet évènement. Ça, c’est le volet économique. Ensuite, cette consécration a bénéficié, et continuera de bénéficier, d’un fort soutien de l’état. Ça, c’est le volet politique. Nous reviendrons sur ces deux types de soutien.

Mais c’est sans aucun doute sur le plan idéologique qu’a eu lieu l’activité la plus frénétique pour parvenir à cette inscription à l’UNESCO. Les défenseurs du projet parleraient plus volontiers de « culture». Mais derrière la volonté de rallier toute la population française à la cause d’une tradition bourgeoise, sans  grand rapport avec la réalité des pratiques alimentaires de masse, il y a un véritable combat idéologique.

Cette offensive idéologique parait anodine, justement parce qu’elle porte sur la cuisine et la façon de manger, qui sont des données culturelles dont chacun fait l’expérience au quotidien (enfin, pour ceux qui ont la chance de manger tous les jours). Or, ce « repas gastronomique des français » est une grande imposture : si ce terme a été retenu, plutôt que celui de « gastronomie » ou de « patrimoine culinaire« , c’est parce qu’un des critères obligatoires de l’UNESCO pour l’inscription au patrimoine immatériel de l’humanité est « la participation la plus large de la communauté concernée».

Les savants bourgeois impliqués dans cette initiative voudraient donc faire croire au monde entier que « Les français » assènent des « Elle est bien fraîche, votre sole? » et des « Il est au lait cru, ce fromage?, » aux petits commerçants durant leurs heures de loisir. Franchement, vous en connaissez beaucoup, vous, des « gastronomes »? Ici dans le Pas-de-Calais, nous en avons déjà aperçus quelques uns, de loin, mais ils ne représentent qu’une infime proportion de la population. Inutile de préciser qu’ils appartiennent tous à la bourgeoisie ou à la petite-bourgeoisie.

Jean-Robert Pitte, principal initiateur du projet

Le personnage central du dispositif qui a permis l’inscription de ce « repas gastronomique» au patrimoine de l’humanité est un certain Jean-Robert Pitte. C’est lui qui préside la Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires chargée de ce dossier.

Qui est-il? A la fois lobbyiste, haut fonctionnaire, notable, géographe, homme d’affaires et gastronome (et dans cet ordre là), Jean-Robert Pitte travaille d’arrache-pied à la promotion de ses idées élitistes et ultra-libérales dans des domaines aussi divers que l’éducation, le climat et l’alimentation, en y apportant une caution pseudo-scientifique en sa qualité de géographe.

Membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, Chevalier de la Légion d’Honneur, président de la Société de Géographie de Paris, membre de la Fondation Croissance Responsable de l’Institut de France, ancien président de la Sorbonne, coordonnateur d’un groupe de travail lors du Grenelle de l’Environnement en 2007, et depuis juin 2010, délégué interministériel à l’information et à l’orientation…

Haut fonctionnaire, bardé de titres et de distinctions, Jean-Robert Pitte est emblématique d’un système de promotion sociale à la française, oscillant entre monde universitaire et fonctions gouvernementales. Cet homme qui a bénéficié toute sa carrière des largesses de l’état, n’en est pas moins un fervent défenseur de la « liberté d’entreprendre» et de l’économie de marché. Bref, du capitalisme sans les pincettes.

Lors la « fronde» contre le CPE du gouvernement Villepin en 2006, on se souviendra que Jean-Robert Pitte, alors président de la Sorbonne, a reçu toute l’attention des grands médias. Il a eu tout le loisir d’exprimer ses positions en faveur des études supérieures payantes  et des « partenariats» entre universités et entreprises. Mais en dépit de toute cette couverture médiatique, qui aurait du amplement lui suffire, Jean Robert Pitte a quand même trouvé judicieux de répondre à un entretien de 4 pages dans le magazine fasciste et révisionniste « Nouvelle Revue d’Histoire» (NRH)…

Les affinités fascistes du « premier gastronome de France »

La NRH est une revue fondée par Dominique Venner, un personnage central du néo-fascisme français  : ancien de Jeune Nation, puis de l’OAS,  il est un des co-fondateurs du GRECE (la « Nouvelle Droite» d’Alain de Benoist), et anime une émission d’histoire sur Radio Courtoisie… pour ne citer que quelques étapes de sa carrière. Sa contribution à la cause du fascisme est davantage d’ordre culturel/idéologique, que d’ordre politique.

Sur la couverture et le sommaire de la NRH (septembre-octobre 2006), l’interview de Jean-Robert Pitte cotoie des articles commémorant la Droite Révolutionnaire, Richelieu (une référence pour les fascistes), l’historien de l’Action Française Jacques Bainville, ainsi que Diana et Oswald Mosley (les fondateurs de la British Union of Fascists). Et n’oublions pas cet article intitulé « L’éternel procès de Vichy», qui se passe de commentaires…

Jean-Robert Pitte aurait-il commis une simple erreur de communication? Serait-il ignorant des orientations politiques de la NRH? On en doute fort, vu la teneur de son propre discours, typiquement fasciste : il suffit de lire son ouvrage publié par le CNRS, « Le génie des lieux», qui propose de réconcilier géographie et idéalisme (ou essentialisme si vous préférez), pour comprendre que notre gastronome est un réactionnaire sur toute la ligne, un vrai de vrai. Ce livre a fait l’objet d’une chronique élogieuse sur le blog du géographe Gilles Fumey. Un petit extrait : « nous autres géographes n’avons donc qu’une seule fonction […] : révéler le génie des lieux». Drôle de conception de la géographie…

La géographie comme support du discours identitaire

Gilles Fumey, qui est également professeur à la Sorbonne et anime des « cafés géo », est un proche de Jean-Robert Pitte. A ses côtés, il a largement contribué à soutenir la gastronomie française à l’UNESCO par le biais d’articles et de colloques. Les deux sont des gastronomes avisés, et spécialistes des « cultures alimentaires » dans leur discipline, la géographie. La géographie des cultures alimentaires, une science d’avenir? Peut-être, mais certainement pas telle qu’elle est abordée par les « géographes » Pitte et Fumey!

Dans la vidéo en lien ici, réalisée avec le concours de l’Education Nationale, Gilles Fumey présente sa discipline : son discours est sans queue ni tête, confus, artificiel, et se borne à une taxinomie de collectionneur de timbres. Du bla-bla dont il est impossible de tirer une conclusion, pas du tout synthétique, encore moins scientifique, malgré le titre de l’émission, « Paroles de scientifiques».

Fumey nous explique à grand peine qu’il y a deux cultures alimentaires dans le monde, celle des céréales (Chine, Moyen-Orient, Europe) et celle de la viande (originaire de Mongolie, puis de Turquie) et qui aurait gagné l’Europe du Nord « lors des invasions arabes», puis atteint sa forme moderne en Amérique du Nord avant de s’étendre à l’Amérique du Sud et à l’Australie. On ne comprend rien à cette bouillie intellectuelle, à part que les Etats-Unis sont responsables de l’«ère du fast-food», qu’en France nous avons la réémergence du « terroir», et qu’il ne fait pas grand cas de l’Afrique : « Et puis, vous allez me dire, l’Afrique? Ben l’Afrique est une région dans laquelle on a bien sûr quelques céréales comme le mil, quelques tubercules comme le manioc, mais finalement, c’est une zone, euh je dirais, non-typique».

C’est beau comme du Samuel Huntington, qui affirmait dans son livre « Le Choc des Civilisations» l’existence de sept grandes civilisations mondiales, et d’y ajouter « peut-être l’Afrique», « possibly Africa»!

Jean-Robert Pitte et le « Choc des Civilisations »

la carte du choc des civilisations selon Huntington

Samuel Huntington et son « Choc des Civilisations» ne cessent de passionner les « néoconservateurs» américains et les réactionnaires des « pays occidentaux», depuis que Francis Fukuyama et sa théorie de la « Fin de l’Histoire » sont passées de mode. La théorie du « Choc des Civilisations» est, dans une large mesure, la version américaine de la théorie de l’ethno-différencialisme popularisée en Europe par la Nouvelle Droite. Huntington n’est pas seulement cité par des individus ouvertement fascistes comme Dominique Venner, mais aussi par des personnalités se voulant « apolitiques » comme Gilles Fumey et Jean-Robert Pitte.

Dans un colloque international sur  l’éducation qui s’est tenu en 2006 en Corée du Sud (en présence de Francis Fukuyama), Jean-Robert Pitte a présenté sa version du « Choc des Civilisations» en y apportant la « French touch»:

« […] Une autre vision surprenante de la mondialisation est celle de Huntington et son « Choc des Civilisations« . Le pouvoir grandissant de la Chine et de l’Islam, le fort besoin d’identité de beaucoup de sociétés semble menacer les pays occidentaux et ouvrir la route à une troisième guerre mondiale. [Huntington] ne parle pas seulement des conflits entre zones géographiques, entre pays ou entre régions, mais à l’intérieur des pays, à l’intérieur des villes. Les minorités sont souvent les ferments de la résistance contre les nations. Le Londonistan (sic) et certaines banlieues parisiennes, sont des zones de non-droit peuplées de minorités musulmanes en provenance du Moyen-Orient ou de l’Afrique du Nord, souvent au chômage et absolument rebelles à l’intégration, la fusion ou l’assimilation

Puis de poursuivre en évoquant les « émeutes» parties de Clichy-sous-Bois en 2005 (« des zones de non-droit peuplées de minorités musulmanes frustrées»). La cause de tous les maux, selon Jean-Robert Pitte? C’est le spectre du communautarisme qui règne dans les banlieues, qu’il considère comme « un suicide». Le problème, c’est que le discours identitaire de Jean-Robert Pitte sur la nation est la contrepartie du communautarisme, c’est même son préalable!

Il conclut en nuançant la thèse de Huntington : le Choc des Civilisations n’est pas inévitable, il y a des remèdes. Bien sûr, « en cas de risque militaire ou terroriste, la fermeture des frontières est absolument nécessaire». Mais selon lui, c’est dans l’éducation (privatisée) que réside la solution contre le « risque socio-économique» de l’altermondialisme, et le « risque identitaire» du communautarisme…

« Métissage » conditionnel et « éloge de la diversité »

Nos historiens-géographes de l’alimentation n’oublient pas, dans leur défense de la gastronomie française, de préciser qu’elle est réceptive aux autres cultures culinaires, et d’invoquer une « ouverture sur le monde».

Par exemple Patrick Rambourg, un historien spécialiste de la gastronomie, membre de la Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires présidée par Jean-Robert Pitte. Il n’a de cesse de souligner que la gastronomie française est le théâtre d’assimilations, d’importations, d’exportations, et vante le cosmopolitisme de cette cuisine.

Jean-Robert Pitte, lui, fait aussi l’éloge de la « diversité», et même du « métissage»! Mais c’est un métissage bien particulier : « Le métissage est un atout, à condition de ne pas tomber dans un méli-mélo, une fusion indifférenciée… Il faut en rester maître, comme le font très bien les japonais, qui ont toujours choisi les influences qu’ils veulent intégrer à leur culture, les ont faites « leurs », pour mieux ensuite les réexporter..

Voilà donc une « diversité» du chacun-chez-soi, un métissage dont on « reste maître», pour mieux le « réexporter». C’est un métissage choisi, qui fait penser à de l’espionnage industriel, et qui de toute façon ne concerne que la cuisine bourgeoise… Et si l’on compare ce discours sur le métissage à ses assertions sur les «minorités musulmanes […] absolument rebelles à l’intégration, la fusion ou l’assimilation», on en mesure la mauvaise foi.

Voilà les idées du président de la Mission Française du Patrimoine et des Cultures Alimentaires qui a été chargé par l’état français de soutenir la candidature de la gastronomie française à L’UNESCO ! Évidemment, tous les acteurs qui ont soutenu le projet n’ont pas forcément des idées aussi réactionnaires, mais le discours qui étaye ce projet est en droite ligne du discours fasciste, comme nous l’avons montré.

Ils est grands temps de déboulonner tous les mensonges qui ont cours sur la soi-disant spécificité de la cuisine française, et de jeter un regard neuf sur nos pratiques alimentaires!

To be continued…

17 janvier 2011

Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : quatrième partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

En novembre dernier, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité. Une fête de la gastronomie française devrait désormais être « célébrée » tous les 23 septembre. Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels « français », quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la «gastronomie française »…

Dans la troisième partie de cette série, nous avions montré comment la cuisine et les vins se prêtent particulièrement bien aux discours identitaires. Certains de nos lecteurs peuvent se demander pourquoi nous insistons sur ce point. Etre fier de « sa » cuisine, est-ce vraiment si grave que ça? Pourquoi insister sur la spécificité de la gastronomie française? Quel est l’intérêt de parler de cuisine sur un site antifasciste? Quel rapport avec la politique? Voici les réponses:

Y’a-t-il un bon et un mauvais discours identitaire sur la cuisine?

Les études récentes portant sur la cuisine et les discours identitaires, qu’elles viennent de France ou de l’étranger, considèrent en général que tout est question de degré, de nuances. Il y aurait d’un côté un discours identitaire nocif, « essentialiste » et de l’autre côté, un discours identitaire inoffensif et sympathique.

Les spécialistes de la question sont unanimes pour condamner les « dérives » des discours culinaires qui renforcent le nationalisme et le racisme. Mais ces chercheurs (payés par l’état ou financés par des soutiens privés) concluent, presque toujours, que les pratiques culinaires peuvent contribuer à créer dans un groupe social donné un « sentiment d’appartenance commune », et pensent que ce n’est pas, en soi, une mauvaise chose.

Le problème, c’est que les penseurs néo-fascistes, Alain de Benoist en tête, ont appris, ces 40 dernières années, à « nuancer » leur discours, justement pour qu’il ne fasse pas trop « essentialiste ». Les « gastronomes et grands chefs » de notre époque ont certes abandonné des expressions comme  « le génie de la cuisine française », et ne méprisent plus les cuisines d’autres pays. Mais les théoriciens fascistes les plus intelligents ont fait de même, donc cette évolution du discours chez les gastronomes n’a rien de progressiste.

« Ni de droite ni de gauche », la gastronomie française?

Ainsi, « l’art du bien manger » français, qui semble se cantonner au « culturel », n’aurait pas de contenu politique… Il est facile de croire cela, tant la gastronomie française fait le bonheur de toutes les fourchettes politiciennes, de droite comme de gauche. De Minute à L’Humanité en passant par Marianne et le Canard Enchainé, toute la presse française « d’opinion » a ses chroniqueurs gastronomiques qui recommandent les « bonnes maisons » et les bons vins.

Pour les antifascistes que nous sommes, tous les discours identitaires élaborés par des bourgeois sont mauvais, car ils contribuent à diviser les masses populaires en une multitude de communautés aux identités diverses. Aussi « inoffensifs » soient-ils, ces discours participent à la division des masses populaires. Ils valorisent le « sentiment d’appartenance commune » à une région, une nation, un « ethnie ». Ils nient implicitement que la société est divisée en classes sociales, que les masses populaires du monde entier ont des intérêts communs, et que ces intérêts sont opposés aux intérêts des capitalistes.

L’acceptation par les masses populaires de cette représentation communautariste, corporatiste, bref réactionnaire, de la société (y compris par le biais de la cuisine), fait le lit du fascisme.

Pourtant ce genre de discours est tout à fait toléré, voire pratiqué, par des personnalités politiques de gauche, ainsi que de la « droite républicaine ». Personne sur l’échiquier politique n’oserait s’aventurer à remettre en cause la spécificité de la « gastronomie française » et de sa dimension foncièrement anti-peuple. Le Monde Diplomatique, dans un article récent, passe complètement à côté du problème : il se contente d’opposer la « gastronomie populaire des pot-au-feu et des ragoûts » à l’industrie agroalimentaire, sans voir qu’il s’agit là d’un faux débat, et que ces deux éléments apparemment opposées servent toutes les deux les intérêts de la bourgeoisie.

La gauche française a du mal à faire la critique de l’idéologie réactionnaire véhiculée par la gastronomie française, elle ne peut pas admettre que le discours culinaire qui prévaut en France représente les intérêts de la bourgeoisie. Peut-être que cela a quelque chose à voir avec la longue tradition de rejet du matérialisme dont elle est issue… Un rejet du matérialisme et un fond idéaliste, qui l’empêche de voir les contradictions de classe qui régissent la société.

Sinon, comment un chroniqueur comme Robert Courtine, un collaborationniste qui jusqu’en 1944 n’écrivit que dans des revues d’extrême-droite, aurait-il pu devenir le critique gastronomique attitré du Monde de 1952 à 1993, et même signer des articles pour l’Humanité-Dimanche?

Une « cuisine traditionnelle » déconnectée de la réalité

La « haute cuisine » française, celle qui s’exporte dans les grands hôtels du monde entier, de New York à Singapour, de Sydney à Dubaï, est destinée à une clientèle fortunée. Cela, personne ne cherche à le nier. Cela signifie-t-il que la « cuisine traditionnelle », telle qu’on la voit à la télé et dans les restaurants, est l’affirmation populaire d’une cuisine anti-élitiste, anti-bourgeoise? Pas si sûr…

La « cuisine traditionnelle » a ses canons indéboulonnables, inamovibles. Le cassoulet par exemple, censé avoir été inventé au 13ème ou au 14ème siècle pendant le siège de Castelnaudary, lors de la Guerre de Cent Ans. Or il se trouve que les haricots, qui en constituent l’ingrédient principal, n’ont été introduits en Europe qu’au 16èmè siècle… En fait, il semblerait que les premiers cassoulets aient été des ragoûts de fèves. Pour les paysans pauvres du moyen-age, on se doute que les cuisses de canard confit étaient « en option ». L’ajout de mouton au cassoulet ferait aujourd’hui hurler certains « puristes », et pourtant cela a été une pratique courante. Certains historiens considèrent que l’ancêtre du cassoulet vient de la cuisine arabe médiévale : une recette de ragoût de fèves au mouton figure dans le Traité de Cuisine de Bagdad (13ème siècle), et la culture des fèves a vraisemblablement été introduite en Europe par les Arabes. Même la Grande Confrérie du Cassoulet de Castelnaudary le reconnait…

Plus près de chez nous, la carbonnade flamande, toujours présentée comme un plat typique de la région, a des origines assez obscures. La popularité de ce « plat traditionnel » est en fait plutôt récente. Les seules indices dont nous disposons sur son origine se trouvent dans un livre de cuisine en flamand du 17ème siècle, à l’époque où les Pays-Bas étaient une possession…espagnole. Il se pourrait bien que la carbonnade aie des origines espagnoles, une hypothèse que semblent confirmer les composantes aigres-douces de la sauce.

Que peut-on déduire de ces deux exemples? D’abord, qu’il est très douteux que ces plats à base de viande aient fait partie du quotidien alimentaire du peuple. Cassoulet et carbonnade semblent plutôt appartenir aux traditions culinaires de la bourgeoisie, encore qu’ils aient pu être pour le peuple des plats réservés aux grandes occasions.

Graulhet, grève de 1910, soupe communiste

Ensuite, et surtout, ils nous permettent de comprendre que les pratiques culinaires sont en constante évolution. Pour les masses, la cuisine est avant tout une pratique découlant d’une nécessité, à laquelle la créativité humaine tente d’apporter un élément de plaisir. Elle est le reflet de conditions matérielles et de rapports socio-économiques.

Or, les canons de la cuisine « traditionnelle » ne sont rien de plus qu’une image d’Epinal. Les canons culinaires « traditionnels » sont artificiels et n’ont rien à voir avec les pratiques culinaires populaires, qui sont conditionnées par le mode de production et qui collent au réel. D’ailleurs, les prétendues habitudes alimentaires de terroir idéalisées par cette nostalgie du passé sont en fait triées sur le volet. Où sont aujourd’hui les nostalgiques de l’oignon cru au petit déjeuner, de l’omelette au sang de poulet et des tartines de saindoux pour le goûter?

Certaines personnes, quand elles en ont les moyens, pensent que c’est une démarche cohérente, voire anticapitaliste, d’acheter leurs produits à la ferme d’à côté (de préférence bio). Mais rien n’échappe à l’organisation capitaliste de l’économie, peu importe la taille et la proximité de l’unité de production. Les fermes, si petites soient-elles, ont besoin de pétrole et d’électricité pour fonctionner. Or il n’y a pas de pétrole sur le territoire français, et « l’indépendance énergétique » de la France dépend en grande partie de l’uranium nigérien.

L’idée de « coller au réel » en achetant sa viande à la ferme est encore plus illusoire, puisque la France ne produit même pas la moité des protéines végétales qu’elle utilise pour l’élevage du bétail, et qu’elle importe chaque année des millions de tonnes de tourteaux de soja à cet effet, principalement en provenance du Brésil et d’Argentine, des pays où une partie de la population connait la faim. La France n’a pas les ressources pour « élever » tout ce bétail, l’agriculture française siphonne le reste du monde pour maintenir sa production de viande. Pour coller au réel, on l’aura compris, il vaut donc mieux arrêter de manger de la viande. A méditer par ceux qui pensent perpétuer les « traditions » dans les règles de l’art en s’approvisionnant chez les « petits paysans » avant de préparer leur cassoulet ou leur carbonnade…

L’art du « bien manger », un patrimoine français menacé par la « malbouffe »?

Voici quelques données économiques très faciles à retenir : c’est simple, la France est le premier exportateur mondial de produits agro-alimentaires, et le premier producteur européen de produit agricoles et agro-alimentaires.

Cela signifie qu’en matière d’alimentation, au niveau mondial, l’impérialisme français est très agressif et joue clairement le rôle de l’oppresseur. Loin de préserver les traditions, le modèle agricole français  contribue en fait à détruire de façon systématique les pratiques culinaires populaires et les équilibres alimentaires dans d’autres pays. On pense surtout à l’Afrique, où la France fait du dumping en déversant à des prix dérisoires ses surplus de production agricole. Ces pratiques économiques sans pitié ont contribué à mettre des milliers de petits agriculteurs sur la paille, avec l’appui de l’Union Européenne et sa politique de « protectionnisme » (subvention à l’exportation, taxation à l’importation).

On ne peut pas séparer les pratiques culinaires de toute la production qui a lieu en amont, de l’agriculture à l’agroalimentaire en passant par les transports et les circuits de distribution. Toutes ces étapes de la production forment un tout indissociable. C’est pourquoi il faut regarder le système de production alimentaire français dans son ensemble. Dans ce système, l’infiniment grand et l’infiniment petit se côtoient. L’uniformité totale de la production industrielle cohabite avec une immense variété de produits (vins, fromages…) faisant l’objet d’un géo-marketing intense à coup de labels rouges et d’appellations d’origine controllée.

C’est pourquoi il est illusoire de brandir l’étendard du « terroir » contre l’attaque de la « malbouffe ». En effet, la préservation des produits « traditionnels » (en général inaccessibles aux classes populaires) présente un intérêt majeur pour l’industrie agroalimentaire française, qui les utilise comme une vitrine afin de préserver une certaine image de marque.

Si l’on pense que tout le monde a le droit à une alimentation saine et qu’il y a un problème avec le système agricole actuel, la seule option valable est de mettre un terme au capitalisme.

To be continued…


10 janvier 2011

Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : troisième partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

En novembre dernier, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité. Une fête de la gastronomie française devrait désormais être « célébrée » tous les 23 septembre.  Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels « français », quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la « gastronomie française »…

Genèse du chauvinisme culinaire en France

C’est à l’époque de Louis XIV que se développe au sein de l’aristocratie un vrai discours sur la supériorité de la cuisine française. La haute cuisine connaît alors son heure de gloire et se caractérise par une recherche systématique de l’innovation, tout en cherchant à respecter le goût intrinsèque d’un produit (le plus souvent de la viande). Elle se veut à la fois extravagante et classique, baroque et raisonnable.

La révolution française, qui va consacrer la bourgeoisie en tant que classe dominante, va provoquer des grands changements dans le système productif. Les corporations, qui régissaient la production artisanale depuis environ 500 ans, sont abolies : cette réorganisation de l’économie va accélérer la transition vers le capitalisme (fin des monopoles, liberté d’entreprendre, aménagement de la propriété intellectuelle…)

C’est dans ce contexte que naissent les premiers « restaurants ». Bien sûr, les restaurants n’ont pas inventé l’offre de nourriture à consommer sur place, puisqu’il y avait déjà des aubergistes qui proposaient à boire et à manger. Les premiers restaurateurs étaient plutôt des cuisiniers d’élite en pleine reconversion professionnelle, suite à la déconfiture de l’aristocratie qui les employait.

Les premiers restaurants, destinés à une clientèle bourgeoise, ont largement contribué à faire de la cuisine un support du discours politique :les restaurants étaient de grands lieux de causeries. La diffusion de la « cuisine nationale » se présentait comme l’édification d’une unité nationale. Et pour la première fois dans l’histoire de la gastronomie, on assista à un boom de la « cuisine régionale » en gastronomie, souvent accompagné, on s’en doute, d’une bonne dose d’anti-jacobinisme.

Discours identitaire, entre nationalisme et régionalisme

A partir de la révolution, promotion de la gastronomie française et promotion des « cuisines régionales » iront toujours de pair. Il y aura des variantes en fonction du contexte, de l’époque, de la « couleur politique ». Mais le côté national et le côté régional ne seront jamais mis en opposition de façon catégorique.

Ces deux discours culinaro-identitaires, le national et le régional, se nourrissent l’un l’autre. Ils connaissent un essor considérable à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, en se popularisant grâce à une diffusion de masse. Sans surprise, cette utilisation de la cuisine pour articuler les discours nationaliste et régionaliste est très bien synthétisée dans une chronique du journal de l’Action Française parue en 1927. Une certaine Ravigote, au prétexte de présenter le nouveau livre de Pampille, (l’épouse de Léon Daudet), « Les bons plats de France », fait un rapprochement entre cuisine nationale et unité nationale, et voit dans la cuisine régionale l’expression de la « bonne décentralisation »:

« J’ajoute que ce livre ne vaut pas seulement par son charme, mais par son ordonnance politique, qui établit d’abord solidement les plats nationaux. […] Un certain nombre de mets traditionnels et les sauces dont la formule se retrouve par toute la France, font aussi partie des Plats Nationaux. Dans ce bel ordre, ne voyez-vous pas une analogie avec le pouvoir central et l’unité nationale ? »

Puis, à propos des « plats régionaux » :

« Cela, c’est la bonne décentralisation et une intelligente diffusion des plats français que bien des français ignorent. Ainsi, notre art culinaire connaît, comme les autres arts, la diversité de l’expression dans l’unité de certains principes immuables et traditionnels. »

Ravigote, à travers sa fonction de critique culinaire, résume le programme de l’Action Française : le royalisme comme élément centralisateur garantissant l’unité nationale (ici, de nature catholique, « pro-latine » et anti-germanique), mais laissant toute latitude à la décentralisation locale et « anti-étatiste », faisant la part belle aux provinces, aux petites villes, aux campagnes, aux bourgeoisies et aux ouvriers enfin réconciliés, si chers à Charles Maurras.

Comme on le voit, nos contemporains les fascistes du Bloc Identitaire n’ont pas inventé grand chose, ils ne font que développer et adapter à notre époque une longue tradition française « décentralisatrice », « fédéraliste ».

Cet exemple ne signifie pas que le discours identitaire en cuisine est le seul apanage des fascistes, comme on le verra plus loin. Et les arrières-pensées idéologiques et politiques dans le discours culinaire, sont rarement aussi faciles à mettre en lumière que dans cet exemple caricatural. Mais il suffit de citer Escoffier, le grand maître de la gastronomie française (tendance nationale) pour comprendre la centralité du discours identitaire dans le monde de la gastronomie:

« Mais pour qu’un peuple ait une bonne cuisine, il faut aussi qu’il aie un long passé de courtoisie qui fait apprécier la fête d’un bon repas pris entre amis; qu’il aie également de solides traditions domestiques, transmettant, de mère en fille, tous les secrets d’une bonne table. Dans le renom de notre cuisine française, je veux voir une preuve de notre civilisation. »

Entre la définition du « repas gastronomique des français » proposée par l’Unesco et cette citation d’Escoffier, la continuité est évidente, les deux mettent en avant les pratiques alimentaires comme un rite, comme un élément de cohésion sociale dans le cercle familial et amical, et comme un facteur de construction de l’identité nationale.

Seulement, la définition de l’Unesco est à la sauce 2010: pas de mentions sexistes sur les traditions qui se perpétuent de « mère en fille ». De même, on n’y trouvera pas les mots « peuples » et « civilisation » qui sont des mots trop connotés, régulièrement employés par les fascistes. Mais cette définition n’en reste pas moins une pure construction idéaliste. Par exemple, le pseudo-concept du « gastronome » :

« Des personnes reconnues comme étant des gastronomes, qui possèdent une connaissance approfondie de la tradition et en préservent la mémoire, veillent à la pratique vivante des rites et contribuent ainsi à leur transmission orale et/ou écrite, aux jeunes générations en particulier. »

On pourrait remplacer le mot « gastronome » par « druide » ou « magicien », cette phrase n’en serait pas plus étrange. Ce concept correspond-t-il à une réalité pour beaucoup de monde en France? Non.

Pour autant, la remise en question de l’idée même que « les français », toutes classes sociales confondues, sont censés avoir un rapport spécial et privilégié à la nourriture,  n’est pas encore très courante. Même si l’expression « génie de la cuisine française » n’est plus employée, car jugée trop « essentialiste » par les spécialistes bourgeois de la gastronomie, on mesure la dimension idéaliste de ce discours quand on le compare à l’alimentation quotidienne des masses populaires…

Hier le « retour à la terre »…

L’idée de « retour à la terre » a profondément marqué la vie politique en France, de la fin du 19ème siècle jusqu’à l’entre-deux guerres. Ce thème a pris une place croissante dans le discours politique, pour culminer sous le régime de Vichy. Il a trouvé également son expression dans le discours culinaire.

Cet agrarisme français, qui dépassait souvent les clivages droite-gauche, prônait la défense de l’agriculture française en tissant des réseaux et en faisant du lobbying au parlement (notamment au sujet des tarifs douaniers).

Bien que motivé par des intérêts économiques, le mouvement du « retour à la terre » s’appuyait sur un discours essentiellement culturel (traditions, folklore, valorisation de la « ruralité »…). Bien entendu on va retrouver ces thèmes dans le discours culinaire, qui connait dans l’entre-deux-guerres une diffusion accrue, avec la mise en avant des produit locaux et des l’édition de livres et revues sur les spécialités locales.

Ce mot d’ordre de « retour à la terre », qui ne doit pas être pris au pied de la lettre, était le plus souvent de nature interclassiste, corporatiste. Il prétendait défendre les intérêts de tous les acteurs du monde rural. Mais l’histoire de l’agrarisme en France montre que les syndicats agricoles étaient surtout des initiatives bourgeoises. L’objectif était double : maintenir la paix sociale dans les campagnes, et protéger l’agriculture française de la concurrence des importations de produits bon marché (surtout en provenance d’Allemagne, où l’agriculture s’était beaucoup plus vite adaptée aux exigences du mode de production capitaliste). Ce mouvement dit du « retour à la terre » était réactionnaire: il était à la fois un rempart contre le « danger socialiste », et un anticapitalisme romantique, pronant un impossible retour en arrière. Pas étonnant donc que ce thème soit devenu central sous le régime de Vichy.

La fin de la seconde guerre mondiale et la chute du régime de Vichy marque le déclin de cet agrarisme à la française. La promotion des exploitations de petite taille, perçue comme une spécificité nationale pour faire de nécessité vertu, laisse la place à la production intensive et à grande échelle.

Parallèlement à cela, l’engouement des « gastronomes » pour la cuisine dite régionale va décliner, pour réapparaitre au cours des années 70, en réaction à la « nouvelle cuisine » mise en avant de façon éphémère par Paul Bocuse et consorts. La « nouvelle cuisine » prônait une rupture avec l’ancien, une simplification, et une plus grande réceptivité aux influences étrangères en gastronomie française, mais toujours de façon très élitiste. Comme les papiers peints de la même époque, la « nouvelle cuisine » a fait long feu.

…Aujourd’hui, cuisine et vins de « terroir »

Depuis les années 70, on assiste donc à un retour en force de la « cuisine régionale », la cuisine « de terroir ». Ce terme appartient au vocabulaire géographique et géologique, mais il est souvent employé de façon abusive et peu scientifique. Ce qui est certain, c’est que le mot « terroir » appartient au vocabulaire de la vigne, et que son usage s’est ensuite propagé à la cuisine.

Le vin, son élaboration et sa consommation se prêtent particulièrement bien aux discours identitaires : des facteurs réellement existants, comme le climat, la nature du sol, la variété des ceps, se mêlent à des éléments subjectifs, imaginaires et souvent teintés de poésie, pour décrire la spécificité d’un vin. En France, la production de vin est le symbole de la petite production « paysanne », fruit de « savoirs ancestraux », enracinée à son sol.

Bien sûr, nous n’allons pas nier la grande variété et la complexité d’élaboration des vins français, qui ne cesse de passionner tous les « gastronomes ». Mais quiconque a déjà fait les vendanges, sait très bien que les techniques de production modernes sont très éloignées de Dame Nature, et que les viticulteurs, dans leur grande majorité, ne sont pas près de laisser tomber l’aide précieuse que leur apporte les produits « phytosanitaires » élaborés à bases de dérivés du pétrole. Mais bon, le pétrole ne fait pas très « terroir »…

De plus, les lobbies du vin étant très puissants dans ce pays, on comprendra le côté superficiel des campagnes anti-alcool, qui en appellent seulement au sens des proportions et à la responsabilité individuelle.

Le discours pseudo-anticapitaliste et identitaire sur le terroir, l’exploitation familiale à taille humaine et une agriculture paysanne fantasmée est tellement répandu dans ce pays, que les fascistes n’ont aucune modification à y apporter. Ils n’ont qu’à recopier : voir ce lobby vinicole fasciste, dont la promotion est assurée par Novopress et des groupes du Bloc Identitaire.

Les fascistes s’approprient le mot « terroir », alors pour surenchérir c’est désormais le mot « identitaire » qui commence à être repris par les institutions agricoles. En effet, la chambre d’agriculture de Picardie est très fière de présenter sa « bannière identitaire Terroirs de Picardie » (sic). C’est l’effet boomerang…

Le « terroir », le « local », « l’authenticité », les « vrais produits », les gastronomes n’ont que ces mots à la bouche. Et les grands chefs aimaient tous aller cueillir des champignons avec leur grand-père quand ils étaient petits. Et ils font vivre des centaines de « petits paysans » en s’approvisionnant à la « ferme d’à côté ».

Ces mots sonnent creux comme une campagne publicitaire pour Auchan ou Herta (« la vie la vraie », « ne passons pas à côté des choses simples »…) La seule différence, c’est que les gastronomes bourgeois ont les moyens financiers de rendre crédibles les fables qu’ils se racontent.

Dans la prochaine partie, nous répondrons à ces questions :

Y’a-t-il un bon et un mauvais discours identitaire en ce qui concerne la gastronomie? Ce discours est-il apolitique? Peut-il être de droite comme de gauche? Quel est son impact dans la culture de masse?

To be continued…