Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : quatrième partie

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

En novembre dernier, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique des français » au patrimoine immatériel de l’humanité. Une fête de la gastronomie française devrait désormais être « célébrée » tous les 23 septembre. Alors nous nous posons ces questions : quel repas, quels « français », quelle humanité, au juste? Voici une occasion de nous intéresser à ce qu’on appelle la «gastronomie française »…

Dans la troisième partie de cette série, nous avions montré comment la cuisine et les vins se prêtent particulièrement bien aux discours identitaires. Certains de nos lecteurs peuvent se demander pourquoi nous insistons sur ce point. Etre fier de « sa » cuisine, est-ce vraiment si grave que ça? Pourquoi insister sur la spécificité de la gastronomie française? Quel est l’intérêt de parler de cuisine sur un site antifasciste? Quel rapport avec la politique? Voici les réponses:

Y’a-t-il un bon et un mauvais discours identitaire sur la cuisine?

Les études récentes portant sur la cuisine et les discours identitaires, qu’elles viennent de France ou de l’étranger, considèrent en général que tout est question de degré, de nuances. Il y aurait d’un côté un discours identitaire nocif, « essentialiste » et de l’autre côté, un discours identitaire inoffensif et sympathique.

Les spécialistes de la question sont unanimes pour condamner les « dérives » des discours culinaires qui renforcent le nationalisme et le racisme. Mais ces chercheurs (payés par l’état ou financés par des soutiens privés) concluent, presque toujours, que les pratiques culinaires peuvent contribuer à créer dans un groupe social donné un « sentiment d’appartenance commune », et pensent que ce n’est pas, en soi, une mauvaise chose.

Le problème, c’est que les penseurs néo-fascistes, Alain de Benoist en tête, ont appris, ces 40 dernières années, à « nuancer » leur discours, justement pour qu’il ne fasse pas trop « essentialiste ». Les « gastronomes et grands chefs » de notre époque ont certes abandonné des expressions comme  « le génie de la cuisine française », et ne méprisent plus les cuisines d’autres pays. Mais les théoriciens fascistes les plus intelligents ont fait de même, donc cette évolution du discours chez les gastronomes n’a rien de progressiste.

« Ni de droite ni de gauche », la gastronomie française?

Ainsi, « l’art du bien manger » français, qui semble se cantonner au « culturel », n’aurait pas de contenu politique… Il est facile de croire cela, tant la gastronomie française fait le bonheur de toutes les fourchettes politiciennes, de droite comme de gauche. De Minute à L’Humanité en passant par Marianne et le Canard Enchainé, toute la presse française « d’opinion » a ses chroniqueurs gastronomiques qui recommandent les « bonnes maisons » et les bons vins.

Pour les antifascistes que nous sommes, tous les discours identitaires élaborés par des bourgeois sont mauvais, car ils contribuent à diviser les masses populaires en une multitude de communautés aux identités diverses. Aussi « inoffensifs » soient-ils, ces discours participent à la division des masses populaires. Ils valorisent le « sentiment d’appartenance commune » à une région, une nation, un « ethnie ». Ils nient implicitement que la société est divisée en classes sociales, que les masses populaires du monde entier ont des intérêts communs, et que ces intérêts sont opposés aux intérêts des capitalistes.

L’acceptation par les masses populaires de cette représentation communautariste, corporatiste, bref réactionnaire, de la société (y compris par le biais de la cuisine), fait le lit du fascisme.

Pourtant ce genre de discours est tout à fait toléré, voire pratiqué, par des personnalités politiques de gauche, ainsi que de la « droite républicaine ». Personne sur l’échiquier politique n’oserait s’aventurer à remettre en cause la spécificité de la « gastronomie française » et de sa dimension foncièrement anti-peuple. Le Monde Diplomatique, dans un article récent, passe complètement à côté du problème : il se contente d’opposer la « gastronomie populaire des pot-au-feu et des ragoûts » à l’industrie agroalimentaire, sans voir qu’il s’agit là d’un faux débat, et que ces deux éléments apparemment opposées servent toutes les deux les intérêts de la bourgeoisie.

La gauche française a du mal à faire la critique de l’idéologie réactionnaire véhiculée par la gastronomie française, elle ne peut pas admettre que le discours culinaire qui prévaut en France représente les intérêts de la bourgeoisie. Peut-être que cela a quelque chose à voir avec la longue tradition de rejet du matérialisme dont elle est issue… Un rejet du matérialisme et un fond idéaliste, qui l’empêche de voir les contradictions de classe qui régissent la société.

Sinon, comment un chroniqueur comme Robert Courtine, un collaborationniste qui jusqu’en 1944 n’écrivit que dans des revues d’extrême-droite, aurait-il pu devenir le critique gastronomique attitré du Monde de 1952 à 1993, et même signer des articles pour l’Humanité-Dimanche?

Une « cuisine traditionnelle » déconnectée de la réalité

La « haute cuisine » française, celle qui s’exporte dans les grands hôtels du monde entier, de New York à Singapour, de Sydney à Dubaï, est destinée à une clientèle fortunée. Cela, personne ne cherche à le nier. Cela signifie-t-il que la « cuisine traditionnelle », telle qu’on la voit à la télé et dans les restaurants, est l’affirmation populaire d’une cuisine anti-élitiste, anti-bourgeoise? Pas si sûr…

La « cuisine traditionnelle » a ses canons indéboulonnables, inamovibles. Le cassoulet par exemple, censé avoir été inventé au 13ème ou au 14ème siècle pendant le siège de Castelnaudary, lors de la Guerre de Cent Ans. Or il se trouve que les haricots, qui en constituent l’ingrédient principal, n’ont été introduits en Europe qu’au 16èmè siècle… En fait, il semblerait que les premiers cassoulets aient été des ragoûts de fèves. Pour les paysans pauvres du moyen-age, on se doute que les cuisses de canard confit étaient « en option ». L’ajout de mouton au cassoulet ferait aujourd’hui hurler certains « puristes », et pourtant cela a été une pratique courante. Certains historiens considèrent que l’ancêtre du cassoulet vient de la cuisine arabe médiévale : une recette de ragoût de fèves au mouton figure dans le Traité de Cuisine de Bagdad (13ème siècle), et la culture des fèves a vraisemblablement été introduite en Europe par les Arabes. Même la Grande Confrérie du Cassoulet de Castelnaudary le reconnait…

Plus près de chez nous, la carbonnade flamande, toujours présentée comme un plat typique de la région, a des origines assez obscures. La popularité de ce « plat traditionnel » est en fait plutôt récente. Les seules indices dont nous disposons sur son origine se trouvent dans un livre de cuisine en flamand du 17ème siècle, à l’époque où les Pays-Bas étaient une possession…espagnole. Il se pourrait bien que la carbonnade aie des origines espagnoles, une hypothèse que semblent confirmer les composantes aigres-douces de la sauce.

Que peut-on déduire de ces deux exemples? D’abord, qu’il est très douteux que ces plats à base de viande aient fait partie du quotidien alimentaire du peuple. Cassoulet et carbonnade semblent plutôt appartenir aux traditions culinaires de la bourgeoisie, encore qu’ils aient pu être pour le peuple des plats réservés aux grandes occasions.

Graulhet, grève de 1910, soupe communiste

Ensuite, et surtout, ils nous permettent de comprendre que les pratiques culinaires sont en constante évolution. Pour les masses, la cuisine est avant tout une pratique découlant d’une nécessité, à laquelle la créativité humaine tente d’apporter un élément de plaisir. Elle est le reflet de conditions matérielles et de rapports socio-économiques.

Or, les canons de la cuisine « traditionnelle » ne sont rien de plus qu’une image d’Epinal. Les canons culinaires « traditionnels » sont artificiels et n’ont rien à voir avec les pratiques culinaires populaires, qui sont conditionnées par le mode de production et qui collent au réel. D’ailleurs, les prétendues habitudes alimentaires de terroir idéalisées par cette nostalgie du passé sont en fait triées sur le volet. Où sont aujourd’hui les nostalgiques de l’oignon cru au petit déjeuner, de l’omelette au sang de poulet et des tartines de saindoux pour le goûter?

Certaines personnes, quand elles en ont les moyens, pensent que c’est une démarche cohérente, voire anticapitaliste, d’acheter leurs produits à la ferme d’à côté (de préférence bio). Mais rien n’échappe à l’organisation capitaliste de l’économie, peu importe la taille et la proximité de l’unité de production. Les fermes, si petites soient-elles, ont besoin de pétrole et d’électricité pour fonctionner. Or il n’y a pas de pétrole sur le territoire français, et « l’indépendance énergétique » de la France dépend en grande partie de l’uranium nigérien.

L’idée de « coller au réel » en achetant sa viande à la ferme est encore plus illusoire, puisque la France ne produit même pas la moité des protéines végétales qu’elle utilise pour l’élevage du bétail, et qu’elle importe chaque année des millions de tonnes de tourteaux de soja à cet effet, principalement en provenance du Brésil et d’Argentine, des pays où une partie de la population connait la faim. La France n’a pas les ressources pour « élever » tout ce bétail, l’agriculture française siphonne le reste du monde pour maintenir sa production de viande. Pour coller au réel, on l’aura compris, il vaut donc mieux arrêter de manger de la viande. A méditer par ceux qui pensent perpétuer les « traditions » dans les règles de l’art en s’approvisionnant chez les « petits paysans » avant de préparer leur cassoulet ou leur carbonnade…

L’art du « bien manger », un patrimoine français menacé par la « malbouffe »?

Voici quelques données économiques très faciles à retenir : c’est simple, la France est le premier exportateur mondial de produits agro-alimentaires, et le premier producteur européen de produit agricoles et agro-alimentaires.

Cela signifie qu’en matière d’alimentation, au niveau mondial, l’impérialisme français est très agressif et joue clairement le rôle de l’oppresseur. Loin de préserver les traditions, le modèle agricole français  contribue en fait à détruire de façon systématique les pratiques culinaires populaires et les équilibres alimentaires dans d’autres pays. On pense surtout à l’Afrique, où la France fait du dumping en déversant à des prix dérisoires ses surplus de production agricole. Ces pratiques économiques sans pitié ont contribué à mettre des milliers de petits agriculteurs sur la paille, avec l’appui de l’Union Européenne et sa politique de « protectionnisme » (subvention à l’exportation, taxation à l’importation).

On ne peut pas séparer les pratiques culinaires de toute la production qui a lieu en amont, de l’agriculture à l’agroalimentaire en passant par les transports et les circuits de distribution. Toutes ces étapes de la production forment un tout indissociable. C’est pourquoi il faut regarder le système de production alimentaire français dans son ensemble. Dans ce système, l’infiniment grand et l’infiniment petit se côtoient. L’uniformité totale de la production industrielle cohabite avec une immense variété de produits (vins, fromages…) faisant l’objet d’un géo-marketing intense à coup de labels rouges et d’appellations d’origine controllée.

C’est pourquoi il est illusoire de brandir l’étendard du « terroir » contre l’attaque de la « malbouffe ». En effet, la préservation des produits « traditionnels » (en général inaccessibles aux classes populaires) présente un intérêt majeur pour l’industrie agroalimentaire française, qui les utilise comme une vitrine afin de préserver une certaine image de marque.

Si l’on pense que tout le monde a le droit à une alimentation saine et qu’il y a un problème avec le système agricole actuel, la seule option valable est de mettre un terme au capitalisme.

To be continued…


Publicités

One Trackback to “Gastronomie française, discours identitaire et idéologie de la réaction : quatrième partie”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s