« Les Vivants et les Morts », une grande saga sociale à la française?

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Ce mois-ci France 2 diffuse les 8 épisodes de la série « Les Vivants et les Morts » réalisée par Gérard Mordillat, adaptée de son roman du même nom. Le tournage a eu lieu en partie à Hénin-Beaumont sur l’ancien site de l’usine Sublistatic, dont la fermeture avait déclenché un long conflit entre les salariés et la direction.

La série met en scène, sur fond d’occupation d’usine, la vie d’ouvriers qui luttent pour préserver leur outil de travail, face à l’annonce de la fermeture du site. On peut revoir les épisodes 4,5 et 6 en replay pendant une semaine, et la série sera rediffusée sur Arte dans un futur proche.

Germinal moderne?

Dans beaucoup de médias, on lit des critiques positives de la série. Un article du Monde Diplomatique qualifie le livre de « grand roman populaire« . Pour le quotidien « L’Humanité », la série est la « première grande saga sociale à la française« . Des internautes parlent même carrément de « Germinal moderne » et de « saga politique et sociale »! En tout cas la musique du générique fait vraiment « saga », on dirait du « Autant en emporte le vent »… avec des violons tout plein, et des grandes envolées lyriques (voir la bande annonce), et c’est émaillé de grandes phrases du genre « et n’oubliez pas, vous êtes ici par la volonté du peuple et vous n’en sortirez que par la force des baïonnettes! »

Alors, c’est quoi une grande saga sociale à la sauce France 2/Arte/ Conseil Régional du Nord-Pas-de-Calais? Hé bien tout simplement c’est un feuilleton bien français (comme « Le Château des Oliviers » par exemple), sauf qu’il met en scène, de manière tout à fait exceptionnelle, des prolétaires! Des prolétaires, des travailleurs, des gens du peuple, habituellement absents du petit écran dans l’univers de la série télévisée française, avec leurs amours, leurs soucis, leurs aspirations. Super, non?

En fait non, ça ne va pas du tout, le scénario accumule les clichés méprisants sur le peuple, et les incohérences : l’héroïne, une jeune femme prénommée Dallas, rêvait d’être chanteuse avant de travailler à l’usine et fait des fautes de grammaire bizarres. Elle est mariée à Rudi qui va devenir la « forte tête » de l’usine, et leur enfant s’appelle… Kévin, bien sûr. Ils n’ont pas de voiture mais viennent de faire construire une maison. Les ouvriers boivent beaucoup, et font l’amour dans leur usine entre deux rouleaux de non-tissé dès que l’occasion se présente à la pause. On n’a pas vu autant de réalisme social depuis « Plus belle la vie… » Mais ce n’est pas la faute des acteurs, qui s’en sortent plutôt bien, il faut le dire.

« J’ai tout vendu à des américains de Seattle, très puissants, très méchants »

Qu’en est-il de la prétendue  « critique du capitalisme » ? : tout ça, c’est la faute à la finance! Comme le dit lui-même le délégué CGT : « depuis 25 ans on est dirigés par des financiers, pas des industriels, et c’est ça le problème! » Ainsi, le directeur de l’usine est présenté comme un héro qui, en bon chrétien, va tout faire pour sauver l’usine (en licenciant des dizaines de personnes et en triplant les cadences). Le message : le pauvre, ce n’est pas de sa faute, il est en première ligne, il fait tout pour limiter la casse et il ne récolte que l’hostilité des salariés. Car il ne fait que suivre les donneurs d’ordre de la maison-mère au Luxembourg.  Plus tard, nous découvrons que même le grand patron de l’entreprise (Hoffermann, avec tout l’antisémitisme que ça suggère) est soumis à la volonté des actionnaires. Il a donc « été contraint » de vendre le groupe : « J’ai tout vendu à des américains et ils sont très méchants ». Là, on a vraiment trouvé la clé de voute de la série! Confirmée par le passage où Lorquin, un ouvrier mis à la porte, fait ses mots croisés. La narratrice nous dit : « a la définition ″n’est pas français″, la réponse était évidente : IMPOSSIBLE ».

Quel scénario : un patron de l’industrie bien français et chrétien, un financier avec un nom à consonance juive, une bonne dose de nationalisme chez les ouvriers, et toutes les classes sociales qui se serrent les coudes pour sauver l’outil de production : le maire, le préfet, le médecin, la journaliste de la Voix, le directeur de l’usine, le délégué CGT, les ouvriers, tous souhaitent que tout finisse pour le mieux. « Tous ensemble tous ensemble, Ouais! Ouais! » Car si on entend souvent les mots « patrons », « capitalisme » et même parfois « révolution », on n’entend pas une seule fois le mot « classe sociale ».

Et tout cela est censé être un discours « de gauche »… Quant au discours sur les femmes, il est complètement inconséquent : de nombreux passages de la série nous montrent des femmes qui se révoltent contre leur condition, qui en ont marre d’être les éternelles invisibles, comme Dallas, le personnage principal. Mais ce ne sont que de belles paroles : Dallas dit à son mari Rudi « je me sens comme morte quand tu n’est pas là » (!) Tout ça parce qu’il va faire le piquet de grêve pendant une nuit!! On pourrait multiplier les exemples…

Même attitude envers le racisme. D’un côté le scénario montre des ouvriers soudés qui ne veulent pas trahir leurs camarades d’origine étrangère, plus exposés aux licenciements. Mais de l’autre, on a un financier avec un nom juif, et le seul personnage à tenir des propos insultants à l’égard des femmes s’appelle Hashmi (« les Françaises, c’est toutes des salopes! »).

La série « Les Vivants et les morts » a couté quelques 10 millions d’euros, avec le soutien du conseil régional NPDC. Elle avait vocation à rivaliser avec le réalisme social de films comme « Les Virtuoses », qui parle de la grève des mineurs dans le nord de l’Angleterre.  Mais elle est à l’image de beaucoup de productions artistiques françaises « engagées » : elle décrit une organisation sociale qui ne déplairait pas à ses éléments les plus réactionnaires, alors même qu’elle croit porter un message émancipateur. De toute évidence le romancier/scénariste n’a pas compris que:

  1. Pour la révolution, il n’y a pas de subventions disponibles…
  2. Critiquer l’impérialisme américain ne dispense pas de critiquer l’impérialisme français.
  3. La société ne se divise pas en « vivants » (qui veulent garder leur dignité) et en « morts » (qui sont résignés et acceptent leur sort), mais en exploiteurs et exploités.
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