La cité des Marroniers à Arras, mémoire des Espagnols fuyant le franquisme en 1939

par Comité de Vigilance Antifasciste 62

Sur l’actuel emplacement de la résidence St-Pol à Arras, juste à côté de la DDE, on peut encore voir un marronnier qui est peut-être le dernier témoin du passage des espagnols exilés suite à la défaite contre l’armée de Franco : ils ont vécu sur cet endroit qui s’appelait la « cité des Marroniers ». Comment étaient-ils arrivés là?

En janvier 1939, c’est la fin de la guerre d’Espagne : Barcelone est tombée et commence la Retirada : des milliers de familles et de partisans qui s’étaient battus contre les franquistes passent les Pyrénées pour chercher refuge en France : au total, 450 000  espagnols feront la traversée, et 200 000 ne retourneront pas en Espagne, devenant des exilés permanents.

Déjà déçus par la politique de non-intervention de la IIIè république lors de la guerre civile, les antifascistes espagnols qui arrivent en France en février 1939 ne sont qu’au début de leurs épreuves. Beaucoup seront « accueillis » puis internés dans les camps du Sud-Ouest (275 000 en février 1939). La plupart des hommes y resteront des mois, tandis que les femmes, les enfants et les hommes de plus de 60 ans seront transférés dans des « centres d’hébergement » disséminés sur tout le territoire.

C’est ainsi qu’un convoi de 350 espagnols composés de femmes, d’hommes et d’enfants, arrive en gare d’Arras le 5 février 1939 (un autre arrivera à Liévin quelques jours plus tard, mais nous ne savons rien à son sujet). Ils y a une semaine, ils ont traversé les Pyrénées en plein hiver, très souvent à pied et dans le dénuement le plus complet. Dans des camps improvisés dans des conditions calamiteuses (comme celui d’Argelès-sur-Mer), ils ont été identifiés avant d’être rapidement dispersés sur le territoire. Épuisés et porteurs de la gale, beaucoup souffrent d’infections dues aux vaccins antivarioliques que les gendarmes leur ont injectés à la hâte.

La municipalité et la Croix-Rouge organisent leur prise en charge : ils sont d’abord hébergés dans la maison des Beaux-Arts de la rue Aristide Briand, sur l’emplacement actuel de la Maison des Sociétés. Les corridors jonchés de paille servent de dortoir. Les 350 réfugiés n’ont pas le droit de sortir du bâtiment. Peut-être à cause d’une mise en quarantaine, mais aussi pour des raisons de surveillance : dès novembre 1938, le gouvernement Daladier s’était doté d’un arsenal répressif à l’égard des étrangers « indésirables » : partout en France, les réfugiés espagnols faisaient l’objet d’une surveillance stricte par les services préfectoraux, car les pouvoirs publics craignaient la présence de ces « rouges » sur le territoire. Les départements recensaient les exilés et dressaient des rapports rigoureux sur leurs faits et gestes.

Ces conditions devenant intenables, la mairie envoie les réfugiés dans des baraquements aménagés en bordure de la route de Saint-Pol, la « cité des Marronniers ». De leur passage à Arras, et de leurs parcours individuels, nous ne savons presque rien : certains sont repartis vers l’Espagne, avec tous les risques que comportait la loi de « responsabilité politique » promulguée par Franco. Nous ne connaissons qu’un seul nom, celui de madame Urrusti, qui est repartie dans le sud avec ses enfants et y a retrouvé son mari interné dans un camp : ensemble ils ont pu embarquer à Sète pour le Mexique à bord du Sinaïa. Puis c’est la déclaration de guerre en septembre 1939, le camp est fermé et les Espagnols qui y restaient encore sont refoulés vers le sud de la France, on ignore dans quelles circonstances. Ils vont devoir se débrouiller pour trouver un logement, du travail.

On a un peu oublié le rôle des exilés espagnols pendant la guerre, et le lourd tribut qu’ils ont payé. Rappellons quelques faits :

Des milliers d’espagnols ont participé à la résistance sur le territoire français, au sein des FTP-MOI au nord, et dans des unités de guérilleros autonomes dans le sud, pour schématiser. Beaucoup étaient d’anciens partisans de la guerre d’Espagne de sensibilités différentes, et les femmes ont joué un rôle très important. Les hommes travaillant dans les Groupes de Travailleurs Étrangers sous Vichy (ex-CTE du gouvernement Daladier) seront à l’origine des touts premiers foyers de résistance.

De nombreux espagnols s’étaient également enrôlés dans la Légion Étrangère ou les Régiments de Marche de Volontaires Etrangers (RMVE) afin de sortir des camps d’internement, et combattront aux côtés des forces alliées. Ainsi les premiers chars à rentrer dans Paris dans la nuit du 23 au 24 aout 1994  s’appellaient Teruel, Guernica ou Don Quichotte. Paris a été libéré par la 9e compagnie du 3e bataillon de marche du Tchad, où la langue principale était l’espagnol : un détail que les généraux Leclerc et De Gaulle n’ont pas crié sur les toits.

Les premiers convois au départ de la France vers les camps de concentration nazis étaient composés principalement d’espagnols. Nombre de ceux qui avaient quitté les camps d’internement pour intégrer les Compagnies de Travailleurs Étrangers (CTE) pour le compte de l’armée française se sont retrouvés piégés lors de l’invasion allemande :  ne bénéficiant pas du régime des prisonniers de guerre français, ils sont envoyés principalement à Mathausen. De même, le 20 août 1940, un train quitte Angoulême, toujours à destination de Mathausen, avec à son bord 927 civils espagnols. Ceux arrêtés pour faits de résistance subiront le même sort, les femmes étant envoyées à Ravensbrück. Tous porteront le triangle bleu des apatrides marqué d’un S rouge signifiant « Rot Spanier », Espagnol Rouge.

Gardons en mémoire les luttes et les souffrances des antifascistes espagnols!

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3 commentaires to “La cité des Marroniers à Arras, mémoire des Espagnols fuyant le franquisme en 1939”

  1. je viens de lire l’article sur les réfugiés en 1939 à Arras
    Ma mère, Leonor Comellas (femme Rossell) dcd
    Ma soeur, Maria Rossell Comellas (15 ans en 1939) dcd
    et moi Aurora Rossell Comellas 4 ans en 1939
    Nous avons été au Refuge des Beaux Arts d’Arras. Mais à un moment donné les autorités
    d’Arras on fait partir deux trains remplis de réfugiés a destination de l’Espagne
    Celui a destination d’Irun aurait bien franchi la frontière
    Par contre celui pour la Catalogne, après que des personnes se soit jetées du train et
    une manifestation qui aurait eu lieue a Perpignan a été arrêté a Perpignan gardé par les
    Sénégalais pendant quelques jours, nous avons finalement été conduits au camp d’Argelès sur Mer.

    Moi je n’ai pas de souvenirs de cette époque (à Arras je dû être conduite a l’hopital d’Arras avec une méningite) mais j’ai tellement entendu raconter cette histoire!!!
    j’ai même une photo d’une sortie « en ville » dans un parc d’Arras.

  2. réponse pour Aurore Castejon du 11 juillet 2011
    de Juan Fernandez-Fernandez fils de réfugiés espagnols

    Ma mère avait 20 ans en février 1939 et sa soeur 17 ans, réfugiées
    comme tant d’autres.Ma mère Cinta Pallarés Marti et sa soeur Magdalena
    sont montées dans un train en Gare de Cerbères le 2 février 1939 qui avait pour destination la gare de Liévin où les réfugiés ont été reçus très amicalement.C’est ce fameux train qui est arrivé quelques jours après
    celui d’Arras.Ma mère et ma tante ont aussi fait partis de cet autre train
    qui devait les ramener contre leur volonté en Espagne.J’aimerais avoir des informations sur ce convoi qui devait les conduire à une mort certai- ne.Heureusement sinon je n’aurais pas pu écrire ce commentaire.
    C’est à Narbonne que les réfugiés ont manifesté leur hostilié auprès du chef de gare qui a téléphoné à la gare de Perpignan pour informer les autorités locales d’un problème humanitaire. Le train arrivant à Perpi- gnan,le préfet a entendu les plaignants qui ne voulaient pas retourner en Espagne. Il a dit je ne vous oblige pas à passer la frontière mais vous serez internés dans des camps . Ce qui a conduit ma mère et sa soeur au camp d’Argelés. Ma mère à 94 ans et Magdaléna 91 ans.Avant que ces témoins occulaires de la guerre d’Espagne ne disparaissent, je suis en cours d’élaboration d’un mémoire sur la vie de mes parents et je suis à la recherche de documents qui peuvent consolider le récit de la vie tré- pidante de ces laissés-pour-compte de cette guerre civile.

    Où et comment obtenir des infos sur ces convois SNCF ?

    merci d’avance

    Gracias a todos

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