Cette semaine, le ministère de la culture a donné son accord à l’inscription de la tauromachie à l’inventaire du “patrimoine culturel immatériel de la France”. C’est la “mission ethnologie” du ministère qui dresse cet inventaire, afin d’assurer la “sauvegarde” de pratiques “vivantes” sur le territoire français. La France est le seul pays au monde qui ait donné une telle reconnaissance à la corrida.
Science, éthique et barbarie
Frédéric Mitterrand, le ministre de la “culture”, a précisé que cette décision n’impliquait “aucune forme de protection, de promotion particulière ou de cautionnement moral” de la corrida. Pour André Viard, le président de l’Observatoire national des cultures taurines et principal lobbyiste du projet, cette décision obéit “exclusivement à des critères scientifiques” (!!). Sur le site France Corrida on invoque même “l’instinct offensif du taureau” pour justifier cette pratique…
Ces affirmations sont du grand n’importe quoi! Offrir une telle reconnaissance à une pratique barbare, c’est la cautionner moralement. Les déclarations de Frédéric Mitterrand en disent long sur le relativisme moral des institutions bourgeoises françaises en pleine décomposition, alors que la population dans son écrasante majorité souhaite la disparition de la corrida. Quant aux critères scientifiques, les voici : la corrida consiste à mettre à mort des taureaux après leur avoir inséré des piques sur une profondeur allant jusqu’à 30 centimètres, entraînant la rupture de nombreuses veines, artères, ligaments, nerfs, moelle épinière, et provoquant d’immenses souffrances. Les taureaux n’ont rien demandé à personne et l’ “instinct offensif” qui les prédétermineraient à la corrida n’a rien de scientifique, il n’existe que dans la tête des défenseurs de la barbarie!
La corrida est pratiquée dans 60 villes du sud de la France. Mais, comme le rappellent nos camarades de l’Action Antifasciste Artois, la région Nord-Pas-de-Calais est aussi empreinte de traditions où les animaux sont exploités de façon sanguinaire à des fins de “divertissement” (combats de coqs, chiens ratiers…).
La corrida fait déjà partie du passé

Mélodie et Laura, deux lycéennes d'Agde, ont écrit une thèse intitulée "Corrida, Culture ou Barbarie?"
Le monde bouge, l’histoire avance, et les traditions sont faites pour disparaître. Dès qu’une pratique, culturelle ou autre, nécessite des mesures de sauvegarde, c’est qu’elle est déjà condamnée à disparaître depuis longtemps.
Mais ces dernières années on observe de la part de l’état français une volonté marquée d’empailler, muséïfier, patrimonialiser tout ce qui correspond à une certaine idée de la culture française, avec le mépris le plus complet pour les aspirations et les pratiques culturelles réelles du peuple. Cela a été le cas avec la gastronomie, que nous avions longuement évoquée, mais aussi du compagnonnage, un système d’organisation du travail héritée de la société féodale qui s’est mué en vitrine du néo-corporatisme et de la coopération pacifique entre classes sociales.
Aujourd’hui c’est la tauromachie qui est défendue par l’état français, alors même que la corrida est sur le déclin, que la Catalogne vient de promulguer son interdiction, et qu’une manif de jeunes pro-corrida a du être récemment annulée à Dax faute de participants.
Pourquoi vouloir cristalliser une telle tradition, si ce n’est par un refus acharné de se soumettre à la marche de l’histoire?
Des critères "ethniques"
Pour le ministère de la culture, “il s’agit d’un recensement ethnique d’une pratique factuelle”. Les aficionados de la corrida seraient donc une ethnie?
Cette phrase exprime le rejet de toute considération éthique, mais en plus de cela elle renforce une fois de plus une vision ethno-différentialiste de la société, qui serait organisée en “communautés” aux cultures diverses et imperméables les unes aux autres. C’est bien dans cet esprit que l’agence de presse fasciste Novopress aborde l’info de l’inscription de la tauromachie au patrimoine culturel français.
Le “concept” d’ethno-différentialisme a été largement développé par Alain de Benoist, un des principaux théoriciens fascistes contemporains. Cette vision du monde, qui ne repose sur aucune base scientifique, est principalement celle des fascistes “identitaires”, ainsi que de toute la mouvance fasciste, avec des nuances d’interprétation. Mais pas seulement : elle cherche à s’imposer comme grille de lecture “standard” de la société humaine.
Si les théoriciens du fascisme travaillent avec acharnement depuis des décennies à diffuser, vulgariser et populariser cette vision ethno-différentialiste du monde, c’est pour détruire l’idée d’universalisme, du rejet des différences et des clivages, de l’inéluctable rapprochement entre les peuples.
Si l’état bourgeois emploie de manière croissante le langage ethno-différentialiste, que ce soit pour "faire l’inventaire du patrimoine culturel" ou pour parler de “l’identité nationale”, c’est parce qu’il y a bien longtemps que la bourgeoisie française n’est plus porteuse de valeurs progressistes, en particulier de l’universalisme qui était autrefois sa marque de fabrique.
Donc il ne faut pas s’étonner que les institutions bourgeoises soutiennent des pratiques barbares, d’un autre age et baignant dans l’idéologie patriarcale, et qu’en temps de crise elles tombent le masque et adoptent les discours les plus réactionnaires, complètement à contre-sens de l’histoire.







